Michel Houellebecq se confie

par Murielle Lucie Clément

Lauréat du rpix Goncourt 2010, auteur controversé du paysage littéraire, Michel Houellebecq  a une fois de plus accaparé la scène littéraire de la rentrée. Depuis son livre Les Particules élémentaires (1998) Michel Houellebecq domine la scène littéraire française. Son dernier roman, La Possibilité d’une île (2005) ne dérogeait pas à la règle. Il se profilait même bien avant sa publication. Michel Houellebecq une fois de plus se retrouvait dans tous les magazines littéraires cela va de soi, mais aussi dans toute la presse quotidienne, hebdomadaire et mensuelle. Les journalistes louaient le livre avant de l’avoir lu. Cet engouement était dû, en partie, au battage publicitaire qui accompagna sa sortie. Mais cela ne suffit pas à expliquer son succès. C’est un texte terriblement intelligent dans ses réflexions, ambitieux, provocant. Michel Houellebecq n’écrit pas pour distraire ou donner du bon temps. Ce serait plutôt pour annoncer les mauvaises nouvelles. La fin de l’humanité. Rien que cela !

Une secte promet l’immortalité à ses membres et grâce à ça réussit à supplanter les religions en place. L’action se passe au cours du vingt-et-unième siècle. La société en proie au nihilisme se voit submergée par les adeptes qui ont besoin d’espérance. Chacun d’eux, avant son suicide volontaire, livre un peu d’ADN et un « récit de vie », sorte d’autobiographie afin d’être cloné, un jour prochain, en néo-humain. Ce clone, lorsqu’il approche la cinquantaine, à son tour, produit un « récit de vie » et laisse la place à un successeur obtenu par clonage et ainsi de suite. Dans La Possibilité d’une île, les néo-humains viennent sur terre à l’âge de dix-huit ans. Ils vivent seuls, dans un monde dominé par l’informatique, reliés entre eux par leur connexion Internet, dans des résidences qui rappellent à s’y méprendre les « gate communities » américaines, exception faite de leur solitude. En effet, chaque résidence ne connaît qu’un seul habitant. Le livre se construit autour du « récit de vie » de Daniel1, découvert, lu et commenté par Daniel24, puis Daniel25, ses clones, quelque deux mille ans plus tard. Une fois de plus, l’action se situe en dehors de l’humanité ce qui procure une très bonne occasion de fouiller à distance la société. On le sait, la critique, est la spécialité de Houellebecq. Daniel1 fait irrésistiblement penser à l’auteur. Plein de sarcasme, il examine tout et n’importe quoi et se lance dans des gags plus que douteux parfois. Toutefois, une chose est certaine : il n’a pas son pareil pour tourner en dérision la droite comme la gauche, les écologistes ou les médias et briser les tabous les plus résistants : la vieillesse, l’enfance, le suicide pour ne nommer que ceux-là. Bien entendu, il y a de la fanfaronnade dans tout cela. Mais, réduire le roman à ces instants de provocation serait injuste.

Houellebecq est une valeur sûre. Cela semble l’évidence à la lecture de ce dernier roman. Toutefois, personne jusqu’à présent n’a été capable d’en discerner la raison. Est-ce une question de style ? Et puis qu’est-ce que le style. Qu’en pense-t-il lui-même ? Pour répondre, Michel Houellebecq supprime son éternelle cigarette tenue entre le majeur et l’annulaire. Une habitude qu’il a depuis qu’il était étudiant à l’École Louis Lumière de Paris.

« Je trouve que je fume trop pendant les interviews. En fait, j’ai horreur de ça. Je ne me cache pas pour fumer. Le style ? Oui je trouve ça important. La phrase la plus célèbre à ce sujet, du moins en France, c’est celle de Buffon. Il a dit « Le style, c’est l’homme ».  Ce n’est pas faux. Il y a une bonne critique de Nietzsche qui est de faire remarquer qu’il est dans des états physiologiques très variables, donc son style se modifie en fonction de ses états. Mais, quant à moi, comme l’écriture d’un roman me prend assez longtemps, je passe finalement par toutes les gammes d’états physiologiques au cours de l’écriture.  Donc dans mon cas, je pense,  ça correspond à l’homme dans son ensemble. Ce qui pose la question de savoir ce que j’ai de particulier… enfin… Si j’ai un style particulier. Je ne pense pas que ce soit ma biographie qui est relativement banale. Je ne pense pas non plus que ce soient mes désirs, ni mes peurs qui sont à peu près ceux de tout le monde, ce qui ne place pas nécessairement dans une situation facile. Parce que il est plus facile de décrire l’exceptionnel que le banal quand on est soi-même un individu psychologiquement assez banal. En même temps, ça peut assurer une plus grande réussite. Parce que la banalité, étant un sujet plus difficile, est aussi plus intéressante. Mais, évidemment, tout ça ne fait toujours pas un style. On s’approcherait plus de la définition en envisageant ce qui est classiquement considéré comme une qualité morale ou intellectuelle. Il est certain que je suis intelligent, plus intelligent que la moyenne sans être d’une intelligence exceptionnelle malgré tout  et on peut dire que cela produit une tendance à la généralisation parfois. Il est certain que je suis aussi plus honnête que la moyenne ce qui est parfois pris pour de la provocation. … Je pense aussi être travailleur. Pas tellement de naissance, mais j’ai été éduqué pour être travailleur ce qui fait que j’ai rarement un style relâché.  Mais certainement ce que j’ai de plus caractéristique c’est une manière de voir le monde qu’on peut considérer être la perception. Je pense aussi qu’il y a le fait que j’ai une très très grande acuité visuelle de loin, très supérieure à la moyenne. Je pense que dans mes livres les descriptions de lieux sont toujours précises, vu que je vois comme je le fais. Il doit y avoir pas mal de détails photographiques. Et j’ai aussi une assez forte sensibilité tactile alors que les autres sens, ouïe, odorat, goût sont modérément développés. Mais au-delà de tout ça, il y a une capacité de détachement, de tout voir comme des objets en mouvement. Qu’il s’agisse de choses immobiles d’ailleurs… qu’il s’agisse effectivement d’objets, d’humains, ou d’animaux, je les contemple avec cette capacité de détachement que je n’ai pas tellement observé chez des autres gens. Par exemple, je me souviens, adolescent, je faisais parfois des expériences. Je me forçais à ne pas bouger mes yeux. Cela pouvait être dans un lieu public ou dans un train. C’était intéressant. Enfin dans un lieu public où j’étais immobile. Je veux dire dans un café, sur un banc ou dans un train, et donc tout ce qui traversait mon champ de vision était vu par moi avec neutralité. Donc je pense que ça doit jouer pas mal dans mon travail. Ceci est lié à une émotivité forte, et certainement peut caractériser mon style. J’aurai tendance à dire aussi qu’une émotion intense chez moi s’accompagne encore d’une sorte de paralysie. L’émotion pourra être le désir ou la crainte d’ailleurs. Par exemple, en cas de désir sexuel fort je suis littéralement paralysé. Enfant aussi je faisait souvent des rêves où au milieu de la traversée d’une rue, je ne pouvais plus bouger et je voyais les voitures s’approcher pour m’écraser. Pour conséquence, je n’ai probablement pas un style hystérique. Je veux dire par là que les moments d’extraordinaire tension émotionnelle vive ne s’accompagnent pas d’une accélération des phrases et d’une ponctuation excessive, mais au contraire d’un ralentissement confinant à l’immobilité… Bon je vais peut-être conclure en disant que les aspects les plus concrets qui expliquent mon écriture sont ni biographiques ni biologiques au sens émotionnel du terme, mais sont vraiment des caractéristiques de la perception. Je ne sais pas quoi ajouter sur la question … Je vais tenter d’écrire un peu maintenant. J’ai l’impression que cela m’aide pour répondre aux questions. Sinon, je m’arrête trop longtemps entre les phrases et c’est pénible pour les autres ».  Un petite rire et il ajoute : « Ce sera pénible plus tard ! ».

Michel Houellebecq a aussi écrit une méthode pour écrire au titre suggestif : Rester vivant. Comme on peut le constater, le premier conseil donner à un poète est de vivre. Vivre pour être en état d’écrire. Mais lui-même pourquoi écrit-il ?

« Savoir pourquoi on écrit en vérité ce n’est pas si simple. Au début, je ne pensais pas vraiment gagner de l’argent avec mes écrits. Puis subitement, au moment de mon deuxième roman, Les Particules élémentaires, j’en ai gagné beaucoup. Après cela, je n’avais plus besoin de gagner de l’argent par mes écrits. Une autre raison qui n’est pas celle pourquoi j’écris, c’est l’immortalité. C’est tout de même une immortalité très restreinte. Je préférerais une immortalité physique. C’est d’ailleurs une forme d’immortalité dont on peut avoir un avant-goût maintenant. Par exemple, se voir dans un dictionnaire est une chose, même dans un livre de classe. Maintenant, j’écris uniquement pour renouveler l’expérience. Ça devient plus classique. On écrit parce qu’on a lu que certaines choses existent dans le monde qui n’existent pas dans les romans qu’on a lu. On essaye, je ne sais pas… on essaye de faire une mise à jour de la description du monde qui n’est pas le même que le monde de Balzac, qui n’est pas non plus le même que celui de Proust. Quand on écrit des choses assez désespérantes comme cela se trouve dans mes bouquins, évidemment c’est plus difficile. Parce que les gens ne vont pas vous dire, enfin moins souvent : « Oui, j’aime votre livre parce qu’il m’a fait un bien fou en le lisant. Il m’a redonné confiance etc. ». Non, moi je ne peux pas prétendre à ça. Quand on écrit des choses désespérantes, il faut que la forme soit belle sinon, on ne s’en sort pas. On ne sait pas pourquoi on débute, il y a une chose mystérieuse dans le rapport avec le papier et les mots. Par contre, j’ai quand même débuté il y a longtemps, on sait pourquoi on continue. Parce que les réactions des gens nous plaisent. C’est une espèce d’affection, d’admiration. On a envie de la reproduire à nouveau. Donc, j’ai besoin de déclencher des réactions positives, enfin, des réactions d’amour disons, avec la sensation que c’est mérité… oui, de déclencher un feed-back positif et mérité. Dans mon dernier livre, La Possibilité d’une île, j’ai tenté de décrire un homme qui a du succès en tant qu’acteur comique qui n’a pas l’impression de vraiment mériter son succès. Et c’est vrai que c’est douloureux… Je pense que c’est douloureux à terme. Disons qu’il est indispensable d’être content de soi, mais ça ne veut pas dire que l’on écrit pour soi parce qu’un écrivain, c’est avant tout un lecteur. Un écrivain lit beaucoup. Et, en particulier dans la phase finale, en se relisant à voix haute, enfin à partir d’une certaine expérience, on ne se trompe pas, en fait. On ne se trompe pas de savoir si ce que l’on a fait est bon ou pas. On sait. Le roman, essentiellement, est fabriqué par des îles. Des îles qui sont des personnages. Il y a aussi des romans à la première personne qui sont différents dans ce sens que ce n’est pas vraiment un « je » de la biographie mais un « je » de la perception plutôt. C’est un « je » particulier d’un être percevant avec sa manière particulière de percevoir. Disons que dans un film, ce serait plutôt la caméra qu’un personnage. Le « je » d’un roman écrit à la première personne serait ça. Mais la poésie a ceci de très particulier que « je, tu il ou nous » sont équivalents d’un certain côté. C’est-à-dire, il y a une certaine a-grammaticalité qui est en fait signifiante d’une absence de distinction réelle entre soi et les autres et même entre soi et le monde ».

La plupart des romans de Michel Houellebecq sont écrits à la première personne. En fait, seul son roman Les particules élémentaires ne l’est pas. Dans La Possibilité d’une île, les visions des personnages se croisent. Daniel1, Daniel 24 Daniel25, tous les trois parlent en leur nom. Le roman est donc écrit à la première personne, mais chaque fois il s’agit d’une personne différente ce qui procure un effet de désorientation au début, très tôt suivi par un sentiment de détachement qui permet d’apprécier pleinement ce livre merveilleusement bien construit qui révèle des surprises à la lecture.

J’ai rencontré Michel Houellebecq à Édimbourg lors d’un colloque universitaire où une cinquantaine de chercheurs se sont retrouvés pendant deux jours pour discuter du « Cas Houellebecq ». Moi-même, j’y ai présenté une étude sur les rêves dans ses romans que l’auteur a écouté avec attention et beaucoup appréciée. J’ai aussi organisé un colloque à Amsterdam où, là aussi, une cinquantaine de chercheurs ont participé et dont une publication des articles sortira cette année chez Rodopi. Michel Houellebecq reste un auteur absolument fascinant et après lui avoir consacré un ouvrage Houellebecq, Sperme et sang (2003) et une seconde analyse, Michel Houellebecq revisité (2007), je viens de terminer le dernier volet de cette trilogie : Michel Houellebecq, sexuellement correct (à paraître). C’est un écrivain qui doit être lu car il a réveillé la littérature française de la fin du XXesiècle, perdue plus souvent qu’à son tour, dans le nombrilisme de ses auteurs. Ce n’est que lui faire justice d’en parler seulement après avoir pris connaissance de ses livres. Ensuite, vive la polémique car on ne peut pas plaire à tout le monde, mais c’est certain : Houellebecq, tout le monde en parle !

A la sortie de son film La Possibilité d’une île, il semblerait que la critique se soit regroupée pour massacrer l’auteur cinéaste dans un hallali immérité. Injustement selon moi. Faire abstraction du livre et de la connaissance que l’on pouvait en avoir était indispensable. Le visionner comme une œuvre à part entière, ce qu’il est et apprécier les plans, le travail de caméra, le jeu des acteurs d’un niveau exceptionnelle, garantit un plaisir esthétique d’une rare intensité. Vivement le prochain film de Michel Houellebecq et lui sera pardonné son ouvrage avec BHL !!

 

Andreï Makine, littérature et écriture

Propos recueillis par Murielle Lucie Clément

 

Murielle Lucie Clément : Andreï Makine, votre conception de la littérature a-t-elle changé depuis vos débuts, il y a une vingtaine d’années ?

Andreï Makine : En ses lignes générales non, mais encore faut-il savoir ce que vous entendez par « conception de la littérature ».

MLC : Oui, votre conception personnelle et générale de la littérature.

AM : La place de la littérature dans ce monde, la place de la littérature face aux arts qui ne sont pas littéraires, face à la philosophie ? Il faut bien déterminer le domaine. La littérature pour moi était une sorte de sacerdoce. On entre en littérature comme on entre en religion. Ceci sans aucune connotation ascétique ou religieuse. Un engagement total. Une autre façon de vivre. Proust disait : « Lire, c’est s’absenter de la vie ». Un livre c’est une autre façon de vivre. Réussit-on jamais à accéder à ce mode de vie pleinement ? Je ne le crois pas car nous sommes de simples mortels donc sollicités par de nombreuses autres activités. D’autant que la littérature, grâce à Verlaine est devenue presque un gros mot : « Et tout le reste est littérature ! ». La vision qu’en ont les Russes est assez originale. Ils n’ont pas créé de grands systèmes philosophiques, ils se sont rattrapés avec la création littéraire. En Russie, être écrivain signifie aussi être penseur et philosophe. Il n’y a pas cette délimitation qui existe en France et en Allemagne entre la littérature et les grands systèmes philosophiques comme ceux de Descartes, ou de Hegel ou de Kant. Donc, chez les Russes, il y a un syncrétisme ce qui peut être très utile. Cela leur a permis d’éviter le développement pléthorique d’une littérature légère, que l’on a d’ailleurs toujours caractérisée comme belletristika. Le mot qui est noble en français, « Belles lettres », en russe est un mot péjoratif et englobe tout ce qui est théâtre de boulevard, roman de gare, tous ces genres mineurs, des œuvrettes faciles. Ils ont toujours été dédaignés en Russie. Quel serait le rôle de la littérature, sa définition ? Une sorte de sotériologie. La littérature, c’est surtout cela. Depuis mes premiers écrits, ma vision de la littérature s’est diversifiée, ne serait-ce que sous l’influence des choses que j’ai écrites, tout simplement. Il y a des sphères qui m’apparaissaient autrefois inaccessibles, comme le théâtre par exemple. Je ne pensais jamais écrire une pièce de théâtre, mais je l’ai fait. J’ai écrit des essais et je ne me croyais pas essayiste. Enfin, je ne pensais pas devoir l’écrire et, finalement, l’actualité m’a poussé à écrire Cette France qu’on oublie d’aimer.

MLC : Pourriez-vous expliquer comment êtes-vous devenu écrivain ?

AM : Il faudrait consacrer tout un livre à la naissance d’une vocation. Revenons sur le sens étymologique de ce mot, la vox, la voix qui vous est adressée. Non pas qu’on entende des voix, qu’on soit illuminé. Cet appel est lancé par des réalités irréfutables et auxquelles on pense sans y penser tout en y pensant : l’éros, la mort, la brièveté de la vie, la fugacité de notre être, la souffrance, la disparition des proches, le Mal, le Bien, enfin, toutes les grandes interrogations de l’humanité qui exigent de nous une réponse. Encore faudrait-il trouver une forme appropriée pour les dire sans être scolastique, ni obscur, ni alambiqué. Trouver un langage simple pour dire la mort, l’éros, la souffrance, le Bien, le Mal etc. Et, sans avoir à échafauder, on y revient, de grand système philosophique à proprement parler.

MLC : Vous n’avez pas vraiment répondu à ma question. Comment cela a-t-il commencé pour vous ? Comment êtes-vous devenu écrivain ?

AM : Oui, mais j’ai été tant de choses voyez-vous. Vous auriez pu me demander comment êtes-vous devenu porte-faix à douze ans sur un marché kolkhozien, un berger et plus tard un soldat et ainsi de suite. Je pensais un moment devenir un sportif professionnel. Nous sommes composés de toutes ces facettes. Nabokov était un professeur d’université. Était-ce la part essentielle de son être, de sa vocation ? Plutôt un gagne-pain comme pour moi les mille métiers que j’ai fait.

MLC : Je vous le demande, parce qu’avant vous avez été universitaire et vous avez écrit des thèses de doctorat et des articles de critique littéraire. Peut-être aurais-je dû poser ma question autrement et vous demander comment êtes-vous devenu romancier ?

AM : L’art de l’analyse littéraire est subsidiaire à la création littéraire. Imaginez, par exemple, un champion de course automobile qui s’intéresse à la mécanique. Cela lui apporte quelque chose. Il comprend mieux le moteur, son fonctionnement, ses limites, mais cela ne remplace pas son talent de pilote de course. Peut-être un jour, en perdant son emploi, il pourrait même basculer de l’autre côté et devenir mécanicien. Il en est de même pour la vocation littéraire.

MLC : Comme vous écrivez des romans, c’est tout de même ce que vous écrivez le plus, j’aimerais savoir comment naît un roman d’Andreï Makine ? Avez-vous en premier lieu l’idée d’un personnage, ou bien est-ce un sujet qui vous parle… ?

AM : Simplifions les choses. Il y a bien sûr une part de vérité vécue, il y a une idée, il y a une présence humaine, la présence d’un caractère qui vous frappe par son côté insolite ou, au contraire, par son extrême banalité et qui demande à être décrit. C’est un acte de naissance qui se réduit parfois à un ton musical car tout est harmonie dans ce monde. Vous pouvez l’exprimer par des équations mathématiques ou bien par des formules chimiques ou encore par le rythme car tout est rythmé, tout est cadencé dans cet univers et, sans doute, sentez-vous cette cadence-là, cette mesure qui commence à rythmer votre vie et à paraître comme un mystère chiffré. Ce message codé se concentre dans ce personnage-là ou dans cette journée-là ou dans cette situation-là. Un peu comme – encore une image très banale – une goutte de rosée qui reflète tout un monde. Cette goutte de rosée qui est très importante, ne l’est pas dans son expression matérielle. C’est un prisme où vous voyez la lumière qui jette son spectre, vous découvrez les couleurs de l’arc-en-ciel Ainsi, faut-il  trouver cette goutte de rosée qui peut être un homme, une situation ou une souffrance ou un amour.

MLC : Avant d’entreprendre la rédaction de votre roman, prenez-vous des notes ou bien faites-vous un plan ?

AM : D’abord, tout commence par une longue maturation. Je le porte en moi-même. Cela devient une musique chantée intérieurement. Une ritournelle, un rondeau qui revient sur les mêmes thèmes. Un thème se développe devenant un sujet, caractère, décor, intrigue, pour parler comme un froid analyste.

MLC : Quelles sont vos influences les plus directes en littérature ?

AM : Tout nous influence. Simplement,  souvent sans vraiment nous détourner de ce que nous pensons être notre chemin. J’ai beaucoup lu les philosophes et j’ai certainement été influencé par Marx, Hegel, Spinoza ou Bergson. Chaque lecture déteint sur nous, même des lectures ratées. Dans sa jeunesse, on peut lire des romans de gare ou des polars qui sont un genre mineur et, effectivement, être influencé mais pour se dire : « Jamais je n’écrirai ça ! Comme c’est mauvais ! » On peut donc se démarquer de quelque chose et c’est souvent le cas d’ailleurs.

MLC : Avez-vous l’impression qu’un écrivain parfois s’améliore avec l’expérience ?

AM : Hemingway a répondu à cette question : « La création, c’est cinquante pour cent de travail et cinquante pour cent, hélas, de talent ». Cette phrase est terrible. Elle est à la fois stupide et très juste. J’ai toujours été très désarmé devant les sciences exactes. Y aurait-il une prédisposition « génétique » pour la création littéraire ? Ai-je reçu une compensation grâce aux sciences « non exactes » ?

MLC : Un écrivain est-il bon parce qu’il travaille ou parce qu’il a du génie… Peut-être, faut-il avoir du talent et travailler surtout énormément ?

AM : On reprochait à un peintre russe de produire beaucoup à quoi il répondait : « Chers amis, j’ai passé quarante ans pour apprendre à faire un tableau en quarante heures ».

MLC : Comment écrivez-vous ? C’est peut-être toujours une question maladroite, mais qui a, en dépit de cela, son importance. Je veux dire, écrivez-vous à l’ordinateur, à la machine à écrire ou avec un crayon ou stylo, à la main ?

AM : Je prends toutes mes notes à la main. J’ai besoin de ce contact physique. Mais, je ne le préconise pas pour tous.

MLC : J’ai une question qui peut paraître légèrement mystique, mais avez-vous des rituels d’écriture ?

AM : Non, non. Pas du tout. C’est la question qui est toujours posée aux auteurs et qui commencent à raconter qu’ils écrivent avec tel stylo à telle heure. Quand on se met à ritualiser quelque chose d’aussi profond et violent que l’écriture, c’est que l’on n’est plus dans le vrai. Comme en religion, cette lourde ritualisation prouve qu’il y a quelque chose de faux dans l’ordre ecclésial.

MLC : Mais, sans avoir un rituel, avez-vous une discipline?

AM : Oui.

MLC : Est-ce que vous écrivez tous les jours ou…

AM : Je prends des notes tous les jours, mais je peux bien traverser l’Australie sans penser à mon stylo. Je ne suis pas, non plus, esclave de ma plume ou un écrivain de cabinet.

MLC : En somme, vous n’avez pas vraiment une discipline d’écriture.

AM : Il faut travailler beaucoup et retravailler. C’est la seule discipline qui s’impose.

MLC : Pensez-vous que tout le monde puisse devenir écrivain ? Je vous pose cette question par rapport aux ateliers d’écriture que l’on voit surgir comme des champignons.

AM : S’approprier l’art d’écrire n’est pas mauvais en soi. Pourquoi pas ? Encore faut-il définir la figure même de l’écrivain. Ce pourra être l’homme qui nous rend tangibles toutes ces grandes interrogations dont j’ai parlé : l’amour, la mort, le plaisir, la fugacité de l’être, le Mal, le Bien. Si en entrant dans un livre, on ressort avec un léger sentiment de satisfaction ou de malaise ou une émotion terne et neutre de ce qu’on a lu, était-ce vraiment une lecture nécessaire ? Je viens déjà de définir « l’utilité » de ce genre de livres. Ils sont écrits pour que les écrivains voient comment il ne faut pas écrire. D’ailleurs aujourd’hui, la littérature de divertissement perd tout son intérêt car il y a des industries de divertissement beaucoup plus efficaces comme la télévision, le cinéma, Internet. On peut donc se divertir de manière beaucoup plus variée. En cela, nous vivons, à mon avis, un temps béni pour la poésie, la vraie poésie et la vraie littérature, quand tout ce qui était adjacent a été annexé par ces activités nouvelles de divertissement. Nous pouvons donc nous concentrer sur l’essentiel. L’essentiel qui est cette sotériologie qui fait que chaque livre doit proposer un chemin de salut.

MLC : Mais, ne pensez-vous pas, justement, qu’il puisse y avoir une fonction pour la littérature de divertissement pour, disons, les personnes qui refusent ce système de divertissement télévisuel, cinématographique ou informatique ?

AM : Oui, dans ce cas-là, il vaut mieux lire des polars, pourquoi pas. Mais, je vais vous dire franchement. De plus en plus, je pense que lorsque l’on a un tant soit peu d’imagination, sur une page de revue, on peut très bien décrire un crime. Dans le train, je lisais tout à l’heure, un crime qui s’est passé en Allemagne. Une femme a engagé un comédien pour jouer le rôle de son mari qu’elle a trucidé paraît-il. Une page suffit. Le reste, nous pouvons l’inventer, même mieux que l’auteur. Le problème des romans policiers, c’est qu’ils sont très mauvais. Ils nous font patienter parce qu’il faut tout de même deux cent pages pour que ça s’appelle un livre. Tandis que dans une seule page de journal, on a déjà saisi l’intrigue. On peut imaginer comment cette femme a plongé son mari dans le ciment, l’a jeté dans la rivière et pourquoi elle l’a fait. Sinon, c’est du rembourrage, pour dire cela grossièrement, qui ne m’intéresse pas beaucoup. Et puis, comment vous dire, les générations se renouvellent et chaque génération a besoin de son roman social, de son roman psychologique, de ces genres qui se répètent de siècle en siècle. Pourquoi répéter ?

MLC : Je vous demande cela, parce que dans la musique, il y a les styles différents : l’opéra, la chanson, le jazz, et l’importance n’est pas tant le style que le niveau dans chaque style, et je pensais que, peut-être, pour vous spécialiste de littérature, peut-être y aurait-il également en littérature une possibilité d’avoir différents niveaux. C’est-à-dire que l’on pourrait avoir de très bons polars, par exemple. Ils sont rares, je l’avoue, mais…

AM : Certainement. Conan Doyle, c’est très fort. Qui serait contre ? Pourquoi pas ? Mais, le noyau de la littérature, c’est cette science du salut. Maintenant, qu’on expérimente à côté de cela dans plusieurs directions. Pourquoi pas ? Cela peut nous apprendre des choses. Mais, la vie est courte. Pourquoi perdre son temps à lire un polar de trois cent pages ? Quel est le but du polar ? C’est de faire durer l’attente, n’est-ce pas ? Le suspense. Faire un peu peur, procéder à des retournements de situations, nous montrer de belles têtes bien typées parce que c’est un genre qui simplifie les caractères. Mais, le cinéma le fait beaucoup mieux qu’un livre

MLC : Ne trouvez-vous pas le cinéma trop autoritaire ?

AM : Oui, le cinéma est totalitaire car il nous impose tout jusqu’à la couleur des yeux de chaque personnage. Mais je pense que le polar dont nous parlons ne mérite pas mieux. Maintenant, si vous voulez faire du criminel un personnage à la Dostoïevski, là, c’est autre chose. Mais dans ce cas-là, toute la partie polar devient subsidiaire par rapport à quelque chose de beaucoup plus important. Comment cette femme, a pu tuer son mari ? Sur Face Book, elle a un visage d’ange, une jolie Allemande blonde, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Un journaliste a enquêté. Cette femme angélique a tenu plusieurs salons de massages, pour ne pas dire des bordels. Son mari avait-il eu vent de ses activités ? A un moment, notre polar commence à muter en devenant un roman psychologique, un roman sociologique, un roman d’investigation existentielle. Et, en ce sens, les polars, les romans de gare, les romans d’amour comme on les appelle, ne sont que l’amorce d’une création véritable.

MLC : Ils doivent passer au niveau supérieur ?

AM : A mon avis, oui. Si on écrit un crime, autant écrire Crime et châtiment ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

MLC : J’ai une autre question, peut-être assez directe. Mais, pensez-vous que l’inspiration existe ?

AM : Il y a des états seconds absolument magnifiques, assez rares, qui sont une sorte d’écoute. A un moment d’écriture, vous avez l’impression d’une riche consonance de réalité – un sentiment océanique écrirait un Mauriac. C’est peut-être cela que l’on appelle l’inspiration. Comme un univers que vous inspireriez au sens physiologique du terme, comme si votre cerveau n’était plus qu’une caisse de résonnance pour entendre cette musique des sphères. Ce sont des moments rares et précieux et, en même temps, il ne faut pas les attendre parce que sinon on passerait son temps dans cette attente prophétique. Ce n’est pas cela qui compte. Ce qui compte, c’est un labeur quotidien qui parvient peut-être au même résultat.

MLC : Pensez-vous qu’il y ait certaines choses dans le roman qui puissent vraiment gêner les lecteurs. Ou plus précisément qu’est-ce qui vous gêne personnellement dans un roman ?

AM : De quel lecteur parlons-nous ? Des lecteurs aussi anormaux que sont les écrivains ?

MLC : Pour vous-même, par exemple.

AM : Ce qui me gêne, c’est la capacité des humains de créer, de continuer à créer ce fleuve de romans. Cela, oui, cela me laisse perplexe. Je me dis : « A quoi bon ? » Il y a comme une sorte de totale inanité, de totale futilité dans cela. Il y aura toujours des romans qui occupent le palmarès des livres. Il y aura toujours des personnages de femmes qui aimeront des personnages d’hommes qui ne les aimeront plus, puis qui se sépareront, qui mourront… il y a tout ce vécu de l’humanité sans cesse réédité. Des suicides, des départs, des séparations, tout ce petit théâtre, cette tragi-comédie humaine, que l’homme décrit avec beaucoup de complaisance. L’humanité est amoureuse d’elle-même. Le vécu tel qu’il est a été mille fois décrit de façon magistrale par Balzac ou par Tolstoï.

MLC : Et, qu’espéreriez-vous donc ?

AM : Une grande réduction de ce champ littéraire. L’humanité est rattrapée par l’accélération du temps. Avant la télévision, il n’y avait pas d’autres moyens de rendre l’immédiateté du vécu socio-psychologique. Les écrivains se sentaient obligés de jouer au photographe du quotidien. Tandis que maintenant, avec les nouvelles techniques, le monde est décrit. Imaginons, par exemple, un paysan d’antan au fin fond de la Sibérie ou au fin fond de la Provence, ou dans la France profonde. Il n’avait pas cette possibilité de voir l’image du monde. Maintenant, cette image du monde est partout. Et donc, à quoi bon écrire sur ce monde ? Autrefois, les romans se faisaient messagers. On y trouvait un compte rendu du vécu collectif. Mais, a-t-on besoin de cela aujourd’hui ? Parce que notre monde est rempli de remâchage permanent, de ce vécu petit-bourgeois et « people » comme on dit maintenant. Chaque téléspectateur sait quelle star s’est fait faire du botox, s’est découpé les lèvres pour qu’elles soient plus pulpeuses, s’est refait les seins. On vit dans l’immédiateté de la vie de tout le monde. Tout le monde est connecté à Internet sur tout. Vous voyez, si vous calculez le nombre de personnes qui s’y branchent, qui font des recherches, qui écrivent, qui composent des textes, peut-être est-ce la moitié de l’humanité et l’autre moitié lit tout cela. Nous sommes tous dans cette bulle communicative permanente qui rend le roman de divertissement parfaitement inutile. Pourtant, il occupe quatre-vingt-dix pour cent de ce qui est publié.

MLC : N’est-ce pas justement nécessaire ? Je dois prendre une autre métaphore. Par exemple, dans la musique classique indienne on dit que les écoles de musique sont nécessaires même si les talents sont assez médiocres ou moyens pour permettre aux génies de s’y nourrir et d’y fleurir.

AM : On a souvent dit cela des romans policiers et des romans de genre. Dans une librairie, vous trouvez cinq romans sur la vie des profs en France aujourd’hui, une dizaine de romans sur l’actualité politique, sur le monde du travail, sur la vie des minorités, etc. Cela a toujours existé et cela existera toujours et mes appels sont un vœu pieux. Mais, le problème est que tous ces thèmes sont déjà repris dans les journaux, dans des reportages, à la télévision. Dans ce cas-là, il vaut mieux lire l’enquête qu’a publié Florence Aubenas. Son livre est bien écrit, avec un savoir-faire journalistique. Mais lire ce que l’écrivain Dupont a écrit en inventant un monde qu’il a très peu côtoyé et qu’il affabule complètement ou madame Unetelle âgée de vingt ans qui nous décrit la Seconde Guerre mondiale …

MLC : Oui, est-ce que la littérature n’est pas justement écrire aussi des fantasmes ou du moins, n’est-ce pas une fictionnalisation. Et, on pourrait dire…

AM : Au nom de quoi ? La fictionnalisation au nom de quoi !?

MLC : Bien, apparemment, si je lis Makine, je lis aussi Makine qui écrit sur la guerre qu’il n’a pas connu.

AM : Sans doute.

MLC : Donc, il y a une fictionnalisation d’une idée ou d’une connaissance…

AM : Voilà ! Qui est basée sur une connaissance, sur un témoignage.

MLC : Mais, ne voulez-vous pas dire que ce qui est important n’est peut-être pas ce qui est dit, mais la manière dont c’est écrit ?

AM : Certainement, et là nous revenons au point de départ. Le problème, c’est que ces myriades de romans sont très mal écrites. C’est même pas mal écrit : c’est écrit platement. C’est une écriture qui ne mène nulle part ; qui fait le constat d’un certain nombre de vérités, qui se base sur une imagination assez moyenne, sur une réalité mal vue, mal perçue, mal connue… Une jeune fille habitant dans le seizième arrondissement, rencontre un jeune homme habitant dans le sixième arrondissement. Ils s’aiment, puis, ils se droguent un peu, puis se séparent, puis se retrouvent… A quoi bon tout cela ? Quel intérêt ? On peut le voir de nos propres yeux. On peut l’inventer. Mais ce sera du bruitage supplémenatire dans un monde qui devient sourd de trop de bruit.

MLC : J’espérais justement que vous alliez m’expliquer l’intérêt de tout cela, mais vous pensez qu’il n’y a aucun intérêt ?

AM : Aujourd’hui, non ! Autant je vous disais qu’il y avait une utilité d’illustration, d’instruction au XIXe siècle… Vous prenez, par exemple, Octave Mirbeau. Qui le connaît maintenant ? Il a écrit des romans sociologiques, des romans sur la vie de l’église. A l’époque, c’était important. Pourquoi ? Il abordait des sujets, il abordait des domaines que tout le monde ne pouvait pas connaître, mais surtout, vu le manque de communications, il était un messager. C’était des livres qui pouvaient ouvrir la conscience du public à des choses qui seraient passées sous silence.

MLC : Mais, n’y a-t-il pas, à notre époque, une différence de médium nécessaire ? C’est autre chose de le lire tranquillement ou d’en être submergé par la télévision, même s’il s’agit exactement du même sujet. Si, par exemple, vous n’avez pas la télévision et que vous n’aimez pas Internet, il vous reste tout de même les livres. Est-ce que cela n’a pas une certaine fonction ?

AM : Sans doute. Dans chaque livre, même le plus nullissime, on peut trouver une jolie tournure, on peut trouver une façon de présenter le personnage qui est intéressante etc. Mais ce sont de si petits gains dans un océan de platitude et de bêtise qu’un homme plus ou moins doué peut l’inventer lui-même. Il n’a pas besoin de passer par un roman.

MLC : D’accord. Alors, ne pensez-vous pas que ces romans qui sont assez nuls…

AM : Faibles ! Ils sont faibles ! Nous avons très très peu de temps. Si vous avez du temps à consacrer à la littérature, il faut lire l’essentiel.

MLC : Ne pensez-vous pas qu’il y ait des livres qui soient trop difficiles pour certaines personnes ?

AM : Certainement. Là, il y a un grand pas à faire de la part des écrivains. Il faut évoquer ces interrogations comme la mort, l’amour, le Bien, le Mal à l’écart de tout sabir philosophique. La littérature est appelée à être sensuelle, sensitive, charnelle, tangible. Si elle ne donne pas l’image immédiate de tous ces grands thèmes, une présence tangible, l’écriture ne vaut rien.

MLC : Pour vous, la littérature ne doit pas nécessairement décrire la réalité. Il y a tout de même une part de fiction, une part d’invention ou pensez-vous…

AM : Il ne faut pas non plus être restrictif. Il y a de très très bons romans basés sur un fait réel. Et puis, le dictat du mot « réalité ». Moi, je n’ai pas la prétention de connaître La Réalité. La littérature, c’est la recherche du monde réel dont la vision initiale doit être dépassée dans l’acte de l’écriture.

MLC : Pour revenir à une question plus personnelle : l’écriture est-elle pour vous un plaisir ou une souffrance ?

AM : Les deux, sans doute. Une fois le livre écrit, c’est un soulagement. On se dit « Le monde que j’ai créé existe. Il vit. Que les autres le jugent comme ils veulent, mais il existe ». Ce monde a la réalité des œuvres incréées comme l’on parle de la création divine, toute proportion gardée.

MLC : Conservez-vous vos brouillons ? Une question pragmatique, je le crains.

AM : Non. Je jette tout. Il y a une grande suffisance à les archiver. Voyez cette polémique au sujet de L’Original de Laura. Nabokov aimait les mystifications. A deux reprises, il a joué la comédie des manuscrits brûlés que sa femme sauve des flammes. C’était un comédien qui connaissait bien les rouages de la publicité littéraire. Le seul problème, c’est qu’on perd beaucoup de temps dans ces jeux. On devrait consacrer tout ce temps à la littérature. Si je pouvais donner un conseil aux confrères, je dirais qu’il faut éviter à tout prix la création de son propre personnage. S’il se crée à votre insu, tant mieux ou tant pis. Mais le créer comme l’a fait Nabokov avec ses papillons… Trop de futilité.

MLC : Pour revenir à votre écriture. Est-ce que lorsque vous vous relisez, vous coupez beaucoup de passages ?

AM : Je me relis dix mille fois. Le début de chaque jour commence par une relecture, par un retour plus ou moins profond vers l’avant.

MLC : Pensez-vous qu’avoir une connaissance de la biographie d’un écrivain soit utile pour comprendre son œuvre ?

AM (riant) : C’est obligatoire !!! D’ailleurs, un écrivain commence à exister seulement lorsqu’un universitaire a écrit une bonne biographie de lui. Tant que cela ne s’est pas produit, il n’est pas encore qu’une chrysalide, un embryon. Donc, quand un grand universitaire a écrit une belle biographie, surtout lorsque les textes ont bien été expliqués avec toutes les pensées de l’auteur, là l’écrivain commence peut-être à avoir quelque chance de passer à la postérité. Sinon, il est perdu. Je plaisante, bien sûr !

MLC : Pensez-vous qu’un universitaire qui explique l’œuvre de l’écrivain avec sa biographie à côté puisse découvrir des choses que l’écrivain ignorait lui-même ?

AM : Bien sûr. A cette remarque près que l’on ne doit jamais oublier une chose. Toutes ces magistrales découvertes ne remplaceront jamais la révélation profonde de notre être, ce que tout lecteur est en droit d’espérer d’un livre.

 

Andreï Makine, écrivains venus d’ailleurs

Propos recueillis par Murielle Lucie Clément

Né en Sibérie (Krasnoïarsk,1957), enfance et adolescence dans un orphelinat sibérien (parents disparus, probablement déportés). Bien qu’ayant eu une scolarité erratique, brillant élève de philosophie et de français qu’il étudie depuis l’école primaire. Boursier, rédige une thèse de doctorat sur la littérature française à l’Université de Moscou. À 30 ans, s’installe à Paris, est professeur de russe et dépose une thèse de doctorat sur Ivan Bounine à la Sorbonne. Premier roman La Fille d’un héros de l’Union soviétique (1990). Choisit le français comme langue scripturale. Prix Goncourt, Prix Médicis, Prix Goncourt des Lycéens 1995 (Le Testament français) ; Prix Eeva Joenpelto (Finlande) 1988 (Le Testament français); Prix RTL-Lire 2001 (La Musique d’une vie); Prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco 2005 (pour l’ensemble de son œuvre); Prix Lanterna Magica du Meilleur Roman Adaptable à l’Ecran 2005 (La Femme qui attendait). Vit actuellement à Paris mais se tient, autant que possible, à l’écart de la vie littéraire, se consacre entièrement à la littérature. L’obtention du Goncourt lui valut, entre autres, la nationalité française préalablement refusée.

Murielle Lucie Clément : Andreï Makine. D’origine russe, vous vivez en France, pays dans lequel vous publiez vos livres mais où se trouvent des éditeurs d’ouvrages en langue russe. Pour quelle raison avez-vous décidé d’écrire vos romans en français ?

Andreï Makine : Il y a une réponse simple et une réponse plus complexe. La réponse simple : pour une raison purement utilitaire puisque je m’adresse à un public français. Dans quelle langue devrais-je m’adresser au lecteur français : en français bien sûr. Une réponse plus complexe serait de dire que le français, le russe, le chinois, l’anglais etc. sont des dialectes de la langue poétique qui est unique. Adopter tel ou tel dialecte linguistique ne change pas grand chose. Une telle assertion peut choquer. Les adorateurs de leur langue nationale s’écrieront : « Mais comment ! L’esprit d’une langue ! Sa singularité inimitable ! ». En un sens, ils auront raison. Mais pour une langue poétique, la langue dans son utilisation esthétique et non pas communicative, c’est-à-dire créatrice, ces différences comptent beaucoup moins. En passant, par exemple, de Francis Carco à Proust on traverse des abîmes de sens beaucoup plus grands qu’en passant du russe de communication courante au français de communication courante. Quelques réalités se disent différemment dans nos deux langues, c’est certain. Mais, ce sont de toutes petites nuances vite évacuées quand on passe à l’essentiel, c’est-à-dire à de vastes dimensions ontologiques ou poétiques. Donc, il y a – comme disait Paul Bourget – cette pouillerie de la prose française, ces conjonctions encombrantes ou certaines formes du subjonctif phonétiquement pas très jolies. Toute cette « pouillerie » grammaticale nous gâche un peu le plaisir d’une belle page. Mais, cette machinerie est vite dépassée par la science de contourner ces lourdeurs grammaticales et lexicales, de passer à l’essentiel, à l’idée poétique qui peut être exprimée dans n’importe quelle langue. La richesse d’une langue se joue toujours à un niveau autre que celui de la grammaire. Le français, par exemple, est peu équipé pour tout ce qui est concret : les odeurs, le toucher… Mais, on peut surmonter cette faiblesse en recourant aux images, en passant dans le registre métaphorique. On n’est jamais désarmé dans une langue. Tout dépend de votre talent. Et donc, pourquoi choisir le français dans ce cas-là ? On revient à l’utilité purement communicative d’une langue d’écriture : on s’adresse au lecteur français en français. Bien sûr, l’histoire d’une langue est importante. Le français a été façonné et modelé par tant de grands écrivains que cela a nécessairement influencé l’expression littéraire en cette langue. Le russe est plus jeune en ce sens, c’est une langue moins travaillée. Ce n’est pas un défaut, parce que le russe a des fraîcheurs que le français ne possède peut-être plus. Le lyrisme est extrêmement artificiel en français. Il passe beaucoup mieux en allemand ou en russe. Les Allemands parlent de « Dichtung », tandis que pour les Français, « l’éloquence » est le mot qui s’impose. L’esprit poétique est toujours un peu – à cause du classicisme justement – suspect en France. Chateaubriand nous écorche par l’abondance d’adjectifs. Le beau français – pour le lecteur français – c’est plutôt Stendhal. On cherche quelque chose de clair, de dépouillé.

MLC : On a beaucoup parlé d’ « écrivains venus d’ailleurs » sans avoir vraiment défini ce que cela impliquait. Vous qui êtes souvent cité par rapport à cette « catégorie » comment voudriez-vous la définir. Et vous sentez-vous ou vous considérez-vous un « écrivain venu d’ailleurs » ?

AM : Je pense qu’un écrivain véritable vient toujours d’ailleurs. Plutôt du fait de son psychisme qui est exceptionnel, au mauvais sens du terme peut-être car cela le rend très peu apte à une existence sociale, extrêmement maladroit dans la vie pratique. Je ne veux pas jouer au poète maudit, mais cette image est juste. Oui, quelqu’un qui ne s’intègre pas, mais qui ne s’intègre pas à l’humanité et non pas à tel ou tel pays. Le vrai déchirement est ontologique, existentiel et pas du tout ethnique, ethnographique ou géographique. À présent, on insiste beaucoup, malheureusement, sur les origines ethniques des écrivains. Cela donne toute cette effervescence factice de la littérature des exotismes francophones d’aujourd’hui. Mais tout exotisme est relatif.

En Éthiopie, j’ai pénétré un jour dans une petite hutte  où régnait exactement la même odeur que celle dans une isba russe. Je n’ai éprouvé aucun dépaysement. Mais, si je parlais de cette hutte perdue quelque part dans le Nord de la Somalie à la frontière éthiopienne en évoquant mon dépaysement métaphysique et non pas géographique, là peut-être, je toucherais à l’essentiel. Il ne faut jamais, à mon avis, se mettre dans la posture d’un explorateur commençant à décrire en imitant, mal, Pierre Loti : « Voilà, je suis sur cette terre si étrange etc.… ». Ce n’est pas cet exotisme de pacotille – qui malheureusement aujourd’hui tient le haut du pavé – qui compte. Proust est l’exemple même de quelqu’un venant d’ailleurs. Surtout quand, déjà moribond, il écrivait dans son lit. C’était déjà un extraterrestre, tout en ayant la culture très classique. C’est le pur produit de la Belle époque et de la francité. Et pourtant, un vrai extra-terrestre.

MLC : Au lieu d’ « écrivain venu d’ailleurs », quel terme – s’il fallait absolument en  trouver un – pourrait-on employer ?

AM : Écrivain tout court ! L’écrivain, c’est quelqu’un qui vient d’ailleurs. Ontologiquement et psychologiquement. Autrefois, on définissait les Chrétiens par « ceux qui n’ont pas peur de la mort », c’est-à-dire, des êtres se mettant dans une position existentielle radicalement autre. Un écrivain, est une personne ayant une autre vision du temps, incapable de s’insérer dans le temps astronomique ou social. Je chercherais plutôt de ce côté-là. Comment les nommer, ces êtres-là ? … Les vrais poètes, les vrais écrivains, mais le terme a été tellement galvaudé. Les nomades, les extraterrestres. Oui, je pense que « les extraterrestres » serait assez juste, car ils viennent d’une autre planète mentale, d’une autre dimension mentale.

MLC : Vous utilisez beaucoup de descriptions, non seulement des états d’âme de vos personnages, de leurs réflexions philosophiques, de la langue, mais aussi de photographies jusque dans les menus détails. Que représente la photographie pour vous ?

AM : La photographie est un art diabolique. Il arrête le temps. C’est quelque chose qui s’insurge contre la création telle qu’elle était conçue. Souvent chez les gnostiques, on retrouve cette dichotomie : Dieu qui est bon et qui a voulu du bien à l’homme et le démiurge, sorte de démon qui a créé le temps. Je pense que la photographie est une invention diabolique, mais allant dans le sens du retour vers l’atemporalité. Tout à coup, le mouvement est suspendu, le temps n’existe plus. Et, ça va sans doute se développer – ça se développe déjà – avec les nouvelles techniques où l’on pourra retrouver, de plus en plus, si l’on joue avec nos circuits neuronaux, ce temps arrêté, suspendu, de la photographie. La photographie est un jeu et un art purement métaphysique.

MLC : Dans vos romans, il y a aussi beaucoup de descriptions de films. Exception faite de celles des films de Belmondo, sont-elles des descriptions de films existant au réel ou de films purement fictionnels ?

AM : Les deux, je pense. J’en ai inventé, mais ce n’était pas l’imagination débridée car je me basais toujours sur des clichés, des films existant vraiment, sur des structures mentales. Je réinventais certains sujets et puis – je ne connais pas toute la cinématographie – certainement que ceux que j’inventais, existaient ou, du moins, avaient-ils beaucoup de chance de l’être.

MLC : Et que représente le cinéma pour vous ?

AM : Il y a un côté totalitaire dans cet art qui nous impose le déterminisme du visible : personnages, paysages… Si en littérature, on dit, : « une femme d’un tel âge, qui avait des yeux bleus », le lecteur peut la réinventer en se basant sur sa propre expérience. Mais, dans le cinéma, on nous impose l’unique vision possible. Voyez-vous, pour moi, la beauté de Madame Bovary est celle d’une femme brune, tandis que je l’ai vue au cinéma en belle blonde. Le cinéma est un art qui simplifie, qui schématise et, puis, peut-être, qui vous enrôle plus facilement qu’un livre. Vous recréez le livre suivant votre érudition intime sur tel et tel sujet. Si votre expérience est plus riche que celle de l’auteur, votre lecture est plus riche que son écriture. L’écriture reste toujours une suggestion. Je vous raconte une histoire, mais c’est à vous de la réinventer. Par exemple, La Femme qui attendait, – cette femme est une kyrielle de femmes car il y a autant de lectrices que de personnages recréés. Mais surtout, certaines femmes peuvent se découvrir plus complexes que celle que j’ai décrite.

MLC : Pour continuer sur les arts avant d’évoquer les femmes, la musique est aussi quelque chose que vous avez beaucoup décrit. On pourrait presque dire que votre écriture est musicale, il y a une sonorité incroyable dans votre langage. Qu’est-ce pour vous la musique ?

AM : La musique, est une façon d’échapper au rythme qui nous est imposé. On nous impose – tout à fait arbitrairement – le rythme du soleil en nous disant : « Sur cette terre, vous aurez des journées de vingt-quatre heures ». Mais, des expériences ont démontré que l’homme, laissé seul dans un espace clos sans lumière du jour, a tendance à dormir à peu près seize heures et à veiller vingt-quatre heures. Les journées biologiques s’allongent. Il y a également le rythme biologique avec les petites horloges que sont nos cellules. Elles se divisent de plus en plus lentement, de moins en moins bien, puis, finalement, elles ne se divisent plus. Elles meurent. Nous sommes remplis de ces petits sabliers comptant notre vie. À un certain moment, ce petit sablier se brise. Tandis que notre âme peut s’envoler vers n’importe quelle journée de notre vie, y rester indéfiniment, en revenir ou aller vers l’avenir ou vers la profondeur des siècles, s’incarner dans un personnage de notre passé, vivre dans l’âme de l’un de nos ancêtres. L’âme est libre. En même temps, nous sommes entourés par une multitude de contraintes physiques. En écoutant une sonate de Chopin ou en lisant un sonnet de Shakespeare vous entrez dans un autre rythme qui vous libère de ces contraintes. Tout à coup, vous n’êtes plus dans la cadence des cellules qui disparaissent par milliards à chaque seconde ; ce n’est pas la cadence des vingt-quatre heures, mais celle d’un sonnet ou d’une sonate. La musique, c’est la possibilité ici-bas d’expérimenter ce que pourrait être l’au-delà.

MLC : Plusieurs de vos personnages prennent les pleurs de l’autre pour un rire. C’est, par exemple, le cas du narrateur de La Musique d’une vie en présence du pianiste à la première rencontre ou bien celui d’Olga pensant être réveillée par le rire de Li, pour se rendre compte qu’il s’agit de larmes. Que sont pour vous ces larmes si près du rire qu’elles puissent y être confondues à ce point ?

AM : Je pense que phonétiquement, déjà, les deux sonorités se ressemblent. Souvent, il m’est arrivé de les confondre. Cette confusion est aussi le symbole de la méconnaissance d’autrui. On ne connaît pas l’abîme que représente l’autre parce que nous portons tous des masques et avec ces masques, on joue si bien. On joue presque toujours à contrario de ce qu’on ressent.  Ou bien à côté ou bien avec une toute petite distance. On n’est jamais dans le sentiment que l’on ressent. Ou bien c’est l’hyperbole ou bien c’est la litote. On est toujours dans des figures de style. Tandis que ces deux émotions contraires, quand elles se rejoignent, expriment le mystère de l’autre qui est inconnaissable.

MLC : Pour revenir à votre écriture et vos romans. Est-ce que votre éditeur interfère avec votre texte ? Vous demande-t-il des corrections, des changements. Par exemple, vous avez écrit, dit peut-être aussi, que dans Le Testament français, une partie que l’éditrice vous avait demandé de supprimer est, par la suite, devenue La Terre et le ciel de Jacques Dorme. Cela arrive-t-il souvent ?

AM : C’est assez juste, mais cela n’arrive plus jamais. Le problème avec Le Testament français, c’est que le manuscrit de ce roman a été refusé par tant d’éditeurs. Il y a toujours des préparateurs et des correcteurs. Leur travail est très utile, mais purement technique. Même en relisant mille fois son texte, un écrivain laisse passer des coquilles et des répétitions. Et donc, on nous les signale. Parfois, les répétitions sont voulues. Je martèle une phrase et je voudrais cinq fois le même mot sur une page. C’est adéquat. Mais, les correcteurs signalent tout ce qui leur paraît bizarre ou suspect.

MLC : Dans presque tous vos romans, la trame de fond semble être une trame historique très détaillée et précise, à tel point, que l’histoire devient presque un personnage à part entière. Le voyez-vous ainsi ? Cela a-t-il été voulu ou bien est-ce une déformation de lectrice ?

AM : Non, vous avez tout à fait raison. C’était – maintenant je peux parler au passé – c’était une des étapes de mon écriture. Je passerai à autre chose sans doute. Dans Le Monde selon Gabriel, je me dirige vers une dimension plus métaphysique, plus métaphorique. L’histoire deviendra moins importante. Mais, il m’a fallu enterrer cet empire soviétique et ses ombres. Cela n’avait jamais été fait. Je me suis chargé de cette tâche qui – moralement – était très dure. Je suis sorti du Requiem pour l’Est à moitié mort. Mais, il fallait que quelqu’un le fasse. Voyez-vous, il ne faut jamais laisser une dépouille sans l’enterrer. Nous sommes des humains quand même. C’était une dépouille de rêves, de cruauté, d’héroïsme. Il fallait honorer sa mémoire, ce que j’ai fait. Sans du tout essayer de réhabiliter Staline ou qui que ce soit. Vous savez bien que ce n’était pas du tout mon propos. Aussi étais-je obligé de restituer l’histoire de cet empire, cela me paraissait important. Mais, ce n’était qu’une période – une période assez large – de mon écriture.

MLC : Si l’on parle de vos ouvrages plus récents, dans Le Monde selon Gabriel, l’un de vos personnages, Ricardo dit : « Les Bourgeois adorent voir leur vie sublimée par le théâtre ». Dans vos romans, la plupart des personnages sont des gens ordinaires. Pensez-vous qu’ils aiment voir leur vie sublimée par le roman ?

AM : Je pense que c’est la tendance même du roman contemporain. Ce que l’on appelle la démocratie aujourd’hui, c’est la démocratie des consommateurs crétinisés. La figure de prou aujourd’hui, c’est quelqu’un qui consomme. Le reste est jeté par-dessus bord depuis longtemps. La spiritualité, la pensée, la réflexion, ça n’intéresse personne et la poésie… n’en parlons pas ! Il faut consommer. On consomme la culture entre autres. L’opéra, ce n’est plus du tout un genre populaire comme autrefois où le roi de Naples venait manger sa pizza pendant la représentation et le peuple demandait de répéter certains airs. Je préfère ça, car c’était encore la consommation esthétique et le spectateur vibrait. Alors que maintenant, il faut aller voir pour dire après dans un cocktail « Oui, j’ai vu tel et tel spectacle etc. ». Tout est devenu consommable et les écrivains, malheureusement, sont maintenant assujettis à ce besoin de refléter le moment. Ce qui était toujours considéré comme littérature de gare est perçue comme vraie littérature. Le plus grand succès du XXe siècle était La Garçonne de Victor Margueritte. Pas un seul article n’est paru à sa sortie et il s’est vendu à deux millions d’exemplaires. Aucun critique ne se serait jamais abaissé à en parler. Mais, aujourd’hui, tout le monde écrit sur les auteurs de cette trempe. Comme tout est commercialisé à outrance aujourd’hui, ça ne m’étonne pas. Au théâtre, ce qui marche, c’est le drame des bobos, le bourgeois qui peut se prendre pour un bobo, qui peut endosser le vêtement du bobo. Le bourgeois du XIXesiècle était quelqu’un qui dévorait la matière de ce monde : richesse, gloire, maîtresses, œuvres d’art… pendant que son épouse lui pondait des héritiers. C’était clair, c’était  encore la vision marxiste. Tandis que maintenant, ce personnage est beaucoup plus retors. Et, au théâtre, vous ne voyez que ça. Il y a des personnages – c’est un peu ce que je décris dans Le Monde selon Gabriel – qui parlent de leurs minuscules problèmes de nantis, de leurs petites coucheries, sur fond de ridicules bavardages humanistes avec une nette préférence parisianiste. Ce qui donne une petite œuvrette piquante. Pourquoi pas ! En plus, aujourd’hui, il faut compter avec la puissance de frappe des medias. Ce qui n’existait pas autrefois. N’importe quelle petite œuvrette, comme elle est annoncée un peu partout, Internet, la télévision, les medias, donne l’impression de quelque chose d’énorme. Quand l’art officiel devient trop envahissant, le balancier va dans l’autre sens. C’est à l’autre bout que la véritable originalité esthétique surgit. Ce bruitage insensé condamne les vrais créateurs à la clandestinité.

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