Vous avez dit « Démocratie » ?

Murielle Lucie Clement 5par Murielle Lucie Clément

Si nous étions en démocratie, l’information serait accessible à tous. Or, il est loin d’en être question. Ou plutôt, c’est cela la vraie question. En parlant d’information, nous ne signifions pas la propagande médiatique qui en tient lieu, ni les publicités télévisuelles qui essaient de nous faire croire – et qui y parviennent souvent – à l’utilité de produits inutiles dont l’utilisation à long terme rend malade et nous font développer des pathologies tant physiques que psychiques. Propagande médiatique ? Oui, propagande médiatique ! Propagande qui embrouille les cartes, les faits, les délits. Propagande qui désinforme, qui veut nous faire croire que nous vivons en démocratie en nous présentant des pays encore plus mal lotis. Pays qui  – pour beaucoup d’entre eux – sont le résultat de notre politique, non seulement passée, mais présente. Pas tous. C’est vrai, pas tous. Mais plus mal lotis, le sont-ils vraiment ? Nous n’avons que les médias pour nous le faire voir, lire, croire.

L’information est loin d’être accessible à tous et elle le restera tant que nous n’apprendrons pas à y accéder. C’est-à-dire apprendre à penser, à réfléchir par soi-même. D’aucuns – peu au courant de son impact mondial – ont critiqué le pamphlet de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! Le seul reproche qui aurait pu lui être fait, fut son titre car pour s’indigner il faut savoir, être au courant et non suivre le courant, mais remonter le courant, être la petite goutte qui nage à contre-courant. Oui, c’est plus ardu que de se laisser porter par la vague. Pensez ! ou Réfléchissez !  aurait été un titre plus juste dans cette optique, mais moins porteur et phonétiquement moins accrocheur. Plus injonctif aussi. Plus que tout, un tel titre aurait fait réfléchir et se rendre compte que nous ne pensons pas assez, que nous ne réfléchissons pas assez par nous-mêmes. Passer pour des écervelés, aucun d’entre nous ne le veut. Et pourtant, c’est ce que nous sommes. Nous poussons des cris d’orfraie dès qu’un scandale anodin en soi éclate. Anodin car c’est loin d’être un scandale, tout au plus un état de faits, graves peut-être, mais depuis belle lurette établis et connus. Sans remonter bien loin, il y a eu DSK. Mais les médias connaissaient depuis longtemps l’appétit charnel presque insatiable de cet homme. Viol, pas viol ? L’intérêt véritable était et est autre. Ces scènes sexuelles se produisaient de manière récurrente, mais on en parlait que dans les couloirs et en off. L’information n’était pas pour tous ! Et soudainement, pour quelle raison que ce soit, l’information devient, non pas d’intérêt public, mais profitable à quelques uns et elle est divulguée. Que Naffissatou Diallo ait été forcée par DSK était beaucoup moins important à savoir que pourquoi ces révélations – arrivant à point nommé pour certains et beaucoup moins pour d’autres – étaient  publiées ainsi que toutes celles qui ont suivi. La France et le monde entier se régalaient ou s’offusquaient promptement des galipettes d’un homme qui aurait dû devenir président de la République, l’obligeant à démissionner. Quelles peuvent être les autres affaires menaçant de se montrer au grand jour qui l’ont poussé vers une telle décision ? Voilà ce qui serait intéressant à connaître.

La France a donc hérité de François Hollande. Un homme que l’on imagine mal en compagnie intime. Et pourtant… Ce président vit en concubinage. Situation relationnelle impensable il y a cinquante ans. Impensable… du moins en public car la France a connu Mitterand et ses deux ménages avec la complicité des médias muets. Oui la France possède un appareil médiatique libre mais complètement autocensuré. Quand Edwy Plenel  vient faire l’apologie de Médiapart et la révélation du scandale Sarkozy-Bettencourt et s’insurge contre le compte en banque caché de Jérôme Cahuzac, cela ne devrait tromper personne. Pas que Monsieur Plenel soit trompeur en soi. On peut lui faire confiance pour révéler ce qui doit l’être le moment opportun. C’est le système qui veut cela. Lancer des combats d’arrière-garde pour occulter les vrais débats. Lorsque la foule gronde, le mieux est de lui donner de quoi passer sa vindicte. Alors, vous avez dit : démocratie ?

Ce texte a été publié dans sa version espagnole sur “El Boson democratico” http://www.separaciondepoderes.es

Andreï Makine, Cette France qu’on oublie d’aimer

Makine cette Francepar Murielle Lucie Clément

En pleine déferlante de la francophonie, Andreï Makine surfe à contre-courant avec un recueil qui a tout d’un fragile esquif mais qui se révèle aussi percutant qu’un torpilleur paru chez Flammarion dans la collection Café Voltaire. Il est vrai que l’auteur, né à Krasnoïarsk en Sibérie, n’en fait pas un mystère, loin s’en faut : il ne se veut pas francophone mais Français. « Je n’écrirais pas ce livre si je ne croyais pas profondément à la vitalité de la France, à son avenir, à la capacité des Français de dire “Assez !” »
Au long des cent onze pages d’un pamphlet d’une écriture doucement violente, tendre et persuasive parfois, Makine nous décrit cette France que l’on aimerait oublier où les vieillards sont sauvagement tabassés à mort, les femmes poignardées sous les yeux de leurs jeunes enfants et les filles brûlées près de chez elles, non pas par un ennemi qu’il faudrait repousser loin au-delà des frontières, mais par des Français mécontents de leur vie, incapables de la changer, qui pensent trouver la solution de leurs problèmes dans la mort et le sang versé de l’autre. Et Makine ne serait pas Makine si la Russie ne surgissait au coin des banlieues que les intellectuels du XVIème arrondissement, malgré toute leur bonne volonté, ne pourront jamais saisir. Dostoievsky, Tolstoï, Trostky, Ivan le Terrible viennent au secours de Corneille, Voltaire, Diderot, Camus et François Ier pour sauver cette France en péril, submergée par l’incompréhension réciproque de ses habitants dans un cataclysme qui, tout compte fait, n’a rien de révolutionnaire, mais où seule règne la terreur exercée par quelques déboussolés sur la raison nationale. Un livre, en fait, qui apporte son tribut à l’édifice des valeurs menaçant de s’écrouler. Il est grand temps de pouvoir regarder « le Ciel sans blêmir et la Terre sans rougir » et « Si vous n’êtes pas Français soyez dignes de l’être » intime Makine car « ceux qui brûlent les écoles, qu’ont-ils pu apprendre de leurs professeurs sur la beauté, la force et la richesse de la francité. » En effet, on se le demande.

 

Andreï Makine, Cette France qu’on oublie d’aimer, Flammarion, 2006, Points, février 2010, 96 pages, 5 €

Pierre Bergé, L’art de la préface

Bergé préfacepar Murielle Lucie Clément

On peut parfois s’étonner en lisant un écrivain sur un autre écrivain que cela corresponde si peu à l’idée que l’on s’en faisait. Or, n’est-ce pas le cœur même de la littérature de décrire d’une façon autre que nous ne le ferions.

Il en est ainsi des préfaces d’œuvres connues. Nous aimons à lire ce que nos auteurs préférés peuvent en dire ; nous aimons à être surpris et découvrir sous un jour nouveau les arcanes d’un classique. L’Art de la préface de Pierre Bergé réunit dix-huit préfaces par des écrivains tels Camus, Proust, Fargue, Giono, Malraux sur les chefs-d’œuvre de la littérature mondiale pour la plus grande joie du lecteur.

Du plus loin qu’il m’en souvienne, j’ai toujours aimé les préfaces. La première que j’ai lue est celle de Mérimée pour Mademoiselle de Maupin. Elle n’est pas dans ce livre parce qu’elle serait trop longue, mais je ne l’ai pas oubliée. C’était la première fois que j’étais confronté à cette idée de l’art pour l’art qui devait depuis me poursuivre. Je peux dire la même chose et pour les mêmes raisons de la préface de Marcel Proust à La Bible d’Amiens de Ruskin. Si j’ai choisi d’intituler cette anthologie L’art de la préface, c’est bien pour montrer qu’une préface n’est pas un texte ordinaire : hommage d’admiration à l’auteur, explication de texte, recherche attentive du détail. C’est tout cela à la fois et beaucoup plus encore. L’expression “c’est tout un art !” trouve ici sa place” écrit-il dans un avant-propos qui loin d’être une préface sert de courte introduction à cette anthologie du genre latéral de la critique pour reprendre l’expression de José Luis Borges.

Critique ou déclaration ou aussi occasion de parler de soi. Le lecteur se souviendra le temps où il sautait les préfaces, celui où il ne lisait que celles-ci, ou bien les lisait après la lecture de l’ouvrage entre ses mains.

Pierre Bergé, L’Art de la préface, Editions Gallimard, coll. NRF, 2008, 285 pages, 22 €

“Les Bienveillantes” de Jonathan Littell

Dans le cadre d’une collaboration, cet article est maintenant consultable à l’adresse suivante dans l’espace de Murielle Lucie Clément sur Le Salon littéraire :

http://livre.expeert.com/fr/p/user/lucim/contents

 

Vladimir Fédorovski, Le Roman de Raspoutine

par Murielle Lucie Clément

Les lecteurs de Vladimir Fédorovski ont l’habitude des personnages qui ont fait l’histoire de la Russie. Avec Le Roman de Raspoutine, l’auteur ne déroge pas à sa règle de présenter la Russie et les Russes plus ou moins insolites. Mais, selon la tradition de la collection emblématique qu’il dirige aux Éditions du Rocher,“Le roman des lieux et destins magiques“, il ne saurait être question ici, à proprement parler, d’un roman. Bien que ces pages se laissent lire comme une véritable fiction, il s’agit de faits avérés que Vladimir Fédorovski a puisés dans les archives diverses. Raspoutine apparaît, non plus, comme un démoniaque, mais plutôt comme un Saint. Le mot n’est pas trop fort si l’on veut bien suivre le raisonnement de l’auteur qui rouvre ici un dossier sulfureux s’il en fut. En annexe les mysticismes qui ont déferlé sur la Russie au fil des siècles, jusqu’à ces faits inexpliqués de plusieurs OVNI qui auraient frappé la Russie et plus spécialement la région de la Sibérie. En ce qui concerne, les guerres des services secrets et les rivalités engendrées au sujet de Raspoutine, de son assassinat et des ragots qui couraient sur son compte, Vladimir Fédorovski remet les faits en perspective et une chronologie en fin d’ouvrage permet de suivre les événements par date pour ne pas dire pas à pas.  Une bibliographie fournie offre aux lecteurs curieux d’en savoir plus un grand nombre de références en plusieurs langues: français, russe, anglais, allemand. De quoi, pour les amateurs, déchiffrer l’énigme Raspoutine et bien d’autres mystères.

Vladimir Fédorovski, Le Roman de Raspoutine, Éditions du Rocher, 220 pages, 19,90 €

Typique tryptique de Lou Andreas-Salomé

par Murielle Lucie Clément

Die Stunde ohne Gott und andere Kindergeschichten (1922). C’est une merveilleuse traduction que nous livre Pascale Hummel, la toute première en français. Les trois textes de Lou Andreas-Salomé nous parviennent plus vitaux que jamais. L’Heure sans DieuLes histoires de la pâquerette et des nuages et Le Pacte entre Tor et Ur. Trois récits entre fantastique, mythologie et références bibliques mêlés à l’univers de l’auteur, tissent un dialogue tout en subtilités entre le visible et l’invisible, domaine de l’imaginaire et du réel entrelacés.

Pascale Hummel, auteur d’une quinzaine de livres dont Regards sur les études classiques du XIXe siècle 1,Histoire de l’Histoire de la philologie 2La Maison et le chemin 3 pour ne nommer que ces trois-là, poursuit ici, pour notre plus grande joie, l’exploration de l’univers de Lou Andreas-Salomé. Dans son essai Le Partage du sens, en fin d’ouvrage, Pascale Hummel élargit et complète quelques perspectives ouvertes dans son essai Le Sens endormi qui accompagnait l’édition française de l’ouvrage précédemment traduit Le Diable et sa grand-mère (2005) paru de même aux Éditions Rue d’Ulm 4.

Selon Pascale Hummel, l’écriture serait une grâce pour Lou Andreas-Salomé, qui a écrit comme d’autres respirent, c’est-à-dire avec naturel avant tout : « Lou Andreas-Salomé n’a jamais rien voulu, ni même choisi, à la manière butée des penseurs obsessionnels ou des artistes autoproclamés. La vie, et ce que le hasard lui présentait, est l’unique mesure de sa pensée. L’écriture lui fut donnée comme une grâce, en quelque sorte de surcroît ; elle sut la recevoir, en toute simplicité » (p. 140). Toutefois, malgré cela ou peut-être à cause de cela et des textes de grande valeur à son palmarès, Lou Andreas-Salomé est peu prise au sérieux comme le fait remarquer sa traductrice qui voit dans une approche habituelle ce qui pourrait être la cause de cet état de faits : « Qu’un ange puisse prendre forme féminine et incarnée heurte les habitudes misogynes de l’histoire de la pensée » (p. 141). Il est vrai que « Lou ne montre jamais la voie » (p. 147) ce qui peut aussi en rebuter certains, d’autant plus que l’esprit tout autant que la personne entière est sollicitée à la lecture d’un univers « aussi opaque qu’il est transparent » (ibid.). Aborder Lou, c’est accepter de ne pas accéder pleinement à son univers si l’on ne consent « à abdiquer un peu son enveloppe égotique et individuelle » (ibid.). Les lecteurs sont prévenus ! En effet, que le chemin de lecture et de pensée ne soit pas balisé peut en décourager plus d’un. Pascale Hummel le formule si bien : « Les sots butent chez elle sur la beauté simple du subtil. Ses écrits invitent à un partage que peu sont disposés à consentir : celui d’un penser ensemble ou d’une pensée empathique dépourvue de toute possibilité de fusion ou d’adhésion sectaire » (p. 149). La distance serait l’effet produit par l’œuvre. Distance de l’auteur et distance de soi-même dans la participation de tout l’être et non uniquement du cerveau. Avant tout, peut-être ce que l’on comprend le mieux à la lecture de cet essai de Pascale Hummel, est la liberté dont l’œuvre de Lou Andreas-Salomé est empreinte. Une liberté qui dénie toute affiliation fut-elle à la littérature et qui résonne d’une musique céleste (que beaucoup échouent à entendre, nous confie Pascale Hummel p. 148).

L’Heure sans Dieu qui fournit en partie son titre au triptyque présente l’univers d’Ursula qui reste la protagoniste des trois récits sous « les formes successives du prénom entier (Ursula) ou abrégé (Ur) , de l’hypocorsitique « Amette » (Seelchen) – faisant écho au personnage féminin sans âge du Diable et sa grand-mère –, et de divers surnoms occasionnels liés au détail de la narration » (p. 153). Pascale Hummel ne manque pas de noter à plusieurs reprises l’étrangeté de l’ensemble qui reste étranger à tout cadre prédéterminé. Bien que facile d’accès, le texte est loin d’être transparent.

Après la lecture de ces trois textes, la question reste intégrale et intacte : quel message nous transmet Lou Andreas-Salomé avec ses écrits qui restent fort éloignés des écrits pour enfants tels que nous les imaginons habituellement ? Ne serait-ce pas plutôt destiné aux adultes ayant des enfants ou devant s’occuper d’enfants ? Approché sous cet angle, se soulève alors un tant soit peu le suaire flottant sur l’imaginaire de l’enfance trop souvent considéré, à tort, comme enfantin. Pour peu que s’ouvre notre être, Lou Andreas-Salomé nous laisse entrevoir ce qui est ou fut en chacun de nous. Il serait sacrilège de tenter un résumé. Le lire en sa totalité et se laisser pénétrer de la profondeur du texte est impératif en ce qui concerne ce triptyque.

Lou Andreas-Salomé, L’Heure sans Dieu, Éditions Rue d’Ulm, 2006, 185 p., ISBN 2-7288-0363-3, ISSN 1627-4040, Traduction, annotation et essai de Pascale Hummel
Publié sur Acta le 11 juillet 2006 (Acta Fabula, Juin-Juillet 2006 (vol.7, num. 3), URL : http://www.fabula.org/revue/document1459.php)
Notes :
1 Pascale Hummel, Regards sur les études classiques au XIXe siècle. Catalogue du fond Morante, Presses de l’École Normale Supérieure, 1990, 252 p.
2 Pascale Hummel, Histoire de l’histoire de la philologie. Étude d’un genre épistémologique et bibliographique, Droz, 2000, 504 p.
3 Pascale Hummel,  La Maison et le chemin. Petit essai de philologie théologique, Peter Lang, 2004, 356 p.
4 Voir à ce sujet le compte-rendu sur Fabula : “L’Invisible apparu.”, Acta Fabula, Printemps 2006 (volume 7, numéro 1), URL : http://www.fabula.org/revue/document1249.php

Jean-Paul Clébert, Paris insolite

par Amaury Watremez

Paris se découvre de multiples façons, à la rigueur en bus, ou en bateaux-mouche, « so romantic », mais surtout à pied. Ce qui est toujours curieux est que d’ailleurs les habitants actuels de Paris, pour la plupart, ne sortent jamais de leur quartier, ne s’aventurant jamais loin de leur arrondissement. Plusieurs écrivains ont été des amoureux passionnés, des piétons de Paris : dont Paul Léautaud, principalement dans son journal, qui vadrouillait dans toute la ville à la recherche des animaux errants, Bernard Frank, dans Les rues de Paris, arpenteur rêveur des trottoirs de Paris-Paname. Claude Dubois a également évoqué dans son livre sur le Paris populaire, en partant de la Bastoche quand Clébert lui affectionne les quais de Seine et Chatelet, une atmosphère de quartier qui se serait totalement évaporé, tout comme « monsieur Bob » (comme on le voit dans sa biographie par Olivier Bailly), alias Robert Giraud, un copain de bitures occasionnelles de Jean-Paul Clébert, le laisse souvent entendre, sans oublier Lorant Deutsch qui connait cette ville et son histoire comme sa poche.

Évidemment, messieurs dames, ça fait moins chic de citer ce dernier dans une liste d’ouvrages sur ce sujet, moins mignon assoiffé comme une rosière de la reconnaissance de sa bouchère. Mais c’est Paris qui veut cette diversité et que l’on ait aucune prétention quand on écrit sur elle.

N’omettons donc personne…

L’auteur de ce livre a été successivement résistant, puis clochard dans Paris, bohème, complètement libre, autodidacte et écrivain libertaire tendance Brassens, poète, historien distingué, du Lubéron, où il habite aujourd’hui, et de son amoureuse, son amante, qui sait se montrer sous sa plume exotique, sensuelle, violente parfois, et même un peu saugrenue, Paris encore.

Il en parcourt les rues, écoutant les conversations dans les bistros, où se mêlaient à l’époque tous les milieux, ce qui est moins évident maintenant. Il décrit la vie des personnages qu’il croise, le côté villageois des salles de « bougnats », car Paris est aussi une ville rurale, les clochards organisés en micro-société avec ses règles bien précises..

La nostalgie concernant ce Paris qui aurait complètement disparu de nos jours m’apparait souvent comme mal placée. Certes, les bourgeois dits bohèmes colonisent les quartiers de la ville progressivement, en détruisant méthodiquement semble-t-il l’identité. Mais il reste des endroits secrets, dont je me garderai bien de parler ici afin qu’ils le restent, et authentiques dans le Paris festiviste de 2012. Ce qui est agréable dans le livre de Jean-Paul Clébert, c’est que justement, il n’a lui aucune espèce de nostalgie dans ce genre.

Céline et Proust ont parlé dans leurs romans, d’un milieu à l’autre, de « Paris-Pantruche », le bourgeois pour l’un, et de manière je pense la plus intéressante dans Le Temps retrouvé, celui des milieux clinquants et confortables, celui des invisibles pour l’autre. Les errances de Bardamu dans Le Voyage au bout de la nuit ne sont pas très éloignées non plus de celles de Des Esseintes dans Là-bas de Huysmans où la « Ville-Lumière » prend des allures de Babylone sombre et fantastique, fascinant et étrange.

La nuance que l’on peut apporter à une critique du livre de Clébert, c’est ce goût pour finalement un Paris qui n’a jamais existé réellement ailleurs que sur les photos de Robert Doisneau, auquel on est en droit de préférer Willy Ronis, plus authentique, moins metteur en scène de ses portraits de « Paris-Pantruche ».

Dans le livre de Clébert, une putain c’est une putain, elle a les chairs qui s’affaissent vite et souvent elle écluse dès huit heures du matin, à moins que ce ne soit elle qui ouvre un bistrot et fasse boire les autres, un clodo qui boit du picrate ramassé à l’éponge sur le comptoir des bars c’est crade, c’est affreux, ça parle fort, ça dit surtout des âneries et ça pue, rien de pittoresque là-dedans, et en plus il n’est même pas sûr qu’il parle comme dans un film dialogué par Michel Audiard qui lui le connaissait bien mieux que « monsieur Bob », le copain de Clébert, le petit peuple des zincs, tout comme Blondin qui y noyait sa détresse.

De plus ce Paris pseudo « populaire » des photos de Doisneau justement, qui finalement ressemble à celui vu par Jeunet dans son chromo, Amélie Poulain, il n’existe pas, on oublie les odeurs de chou dans l’escalier, ou pire, le cloche qui dégueule à l’entrée de l’immeuble, les salauds qui ont les mains baladeuses avec les gamines, les lieux d’aisance sur le palier et un seul lavabo pour six familles.

Au cinéma, c’est pittoresque, mais seulement au cinéma. Les gamins qui rigolent avec les boutanches de « trois étoiles », ils rigolent pour le photographe, ils ne rigolaient pas toujours, ils arrêtaient l’école vite souvent, pour aller au turbin comme les grands, ils passaient les vacances dans les squares en rêvant de plages et d’océans, les amoureux qui se roulent une galoche devant l’appareil de Doisneau ne l’étaient même pas, amoureux.

On aurait pu citer également Marcel Aymé, on aurait pu citer Courteline, capables tous les deux de s’installer quelque part sans décréter ce qui ferait coquet ou non dans leur musée personnel, sans jouer les poètes, les yeux ils les avaient déjà dans les étoiles, pas la peine d’en rajouter dans le frisson et le sensitif, dans l’argot que l’on ne peut trouver que dans les dictionnaires, que personne n’a jamais parlé.

 

Jean-Paul Clébert, Paris insolite, Le Seuil collection « Points », décembre 2010, 237 pages, 6,80 €

Ouvrages cités :

Olivier Bailly, Monsieur Bob, Stock collection « écrivins », avril 2009, 182 pages, 13,78 €

Bernard Frank, Les Rues de ma vie, Le Dilettante, 2005, 218 pages, 14,25 €.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard collection « Folio », 1972, 505 pages, 8,45 €.

Joris Karl Huysmans, Là-bas, Flammarion collection « Garnier/Flammarion », 1993, 310 pages, 6,30 €.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, tome 7 : Le Temps retrouvé, Gallimard collection « Folio », 1990, 447 pages, 7,80 €.

Lorant Deutsch, Métronome : L’histoire de France au rythme du métro parisien,  Éditions Michel Lafon, septembre 2009, 380 pages, 17,90 €.

 

Helen Epstein, Un athlète juif dans la tourmente

Par Christian Massé

Stéréotype du Juif intellectuel pragois, Franz Kafka, solitaire, névrosé, inhibé sexuellement, raffolait de randonnées à pied, de bains de soleil naturistes et de baignades dans la Vltva – plus à l’aise avec son esprit qu’avec son corps. En revanche, la figure de l’athlète juif est contre-intuitive, elle fait mentir les stéréotypes antisémites, bien que celui de Kafka persista longtemps dans la conscience collective non-juive et juive!

Pendant presque deux décennies, avant que l’occupation nazie n’interrompe sa carrière, Kurt Epstein, père de l’auteur, participa, avec bien d’autres compatriotes, à des centaines d’épreuves nationales et représenta la Tchécoslovaquie dans plus de cinquante compétitions internationales et à deux Jeux olympiques. La mémoire de cette génération d’athlètes juifs tchèques – hommes et femmes – est en grande partie perdue. La plupart de ses membres ont été assassinés pendant la Shoah et ils n’ont laissé que peu de traces.

Les 1ers Jeux Olympiques modernes (Athènes, 1896) où plusieurs participants juifs avaient remporté des médailles, avaient dû alimenter les conversations. Les 2èmes, en 1900 à Paris, avaient amené 19 femmes juives…À cette époque, sans télé ni radio, les Olympiades élevaient ces athlètes au rang de héros. On a prouvé qu’une communauté juive musclée et sportive avait existé dans l’Antiquité, et qu’elle avait été détruite au fil des siècles, rappelle l’auteur.

Kurt Epstein mesure 1,80 m, a de larges épaules, les bras longs et les hanches étroites d’un nageur. Tôt, il voit bien que toute activité sportive est une preuve que les Juifs sont aussi forts et athlétiques que n’importe qui…Mieux : La natation est le meilleur sport pour les Juifs parce qu’on n’avait pas tant besoin de force physique que de volonté et d’endurance, dira-t-il bien plus tard à un journaliste new-yorkais ! Le lieu suprême où Kurt Epstein rêve alors de marquer, c’est aux Jeux de Berlin de 1936. Il a 32 ans, âge avancé pour un nageur, mais acceptable pour un joueur de water-polo. Les campagnes de boycott se répandent. Cinq Juifs sont désignés pour concourir à Berlin dans l’équipe tchécoslovaque de water-polo, dont Kurt. Il est le seul qui décide de passer outre l’ordre de boycott juif, et l’un des 3963 sportifs des 49 pays qui prennent part aux Olympiades nazies. Son équipe ne remporte pas de médaille. Mais plus tard, il répondra au même journaliste, qu’il n’a eu aucun regret, pensant que le sport était au-dessus de la politique. Il évoquera alors le triomphe noir américain comme il appela toujours Jesse Owens, l’homme qui avait défié les notions aryennes de supériorité raciale en remportant 4 médailles !

1938. Lieutenant de réserve de l’armée tchécoslovaque, Kurt Epstein est d’abord déporté à Terezin puis à Auschwitz et dans un camp de travail appelé Frydlant. Là, il donne des petites conférences sur…l’idéal olympique. Rentré à Prague après la guerre, il est élu au Comité olympique tchécoslovaque. Mais de sa fenêtre, en février 1948, place Wenceslas, il assiste au coup d’État communiste. Kurt pense qu’il n’en survivra pas et se jure de partir à temps, en maillot de bains s’il le fallait !

Il arriva à New York l’été 1948. Ne trouvant pas d’emploi stable, il devint coupeur dans une usine de vêtements du quartier de la confection de NY. Il fut élu trésorier d’un groupement d’expatriés, l’Association des sportifs tchécoslovaques exilés en Occident. Chaque semaine, il prenait le métro jusqu’à un hôtel de Brooklyn où il nageait deux à trois kilomètres puis se faisait masser – d’une régularité religieuse dans ses exercices.

Mon père apprit à ses trois enfants à nager, plonger, patiner et jouer à tous les jeux de balle et de ballon, raconte Helen Estein. Kurt correspondit avec un réseau d’athlètes en exil, juifs et non juifs, éparpillés en Australie, Israël et Europe. Il resta en contact avec les rescapés de la communauté juive de Roudnice où il était né en 1904, à 50 kms au Nord-Ouest de Prague, dont le rabbin de son enfance. À ses funérailles, à New York, comme il l’avait demandé, l’hymne national tchèque fut joué. Il descendait d’une lignée de Juifs traditionnels de Bohême, tanneurs de métier depuis plus de quatre siècles.

                                                                                    

Helen Epstein, Un athlète juif dans la tourmente, éd. La Cause des Livres, 2011. 54 pages. 12,50 euros.

Dialectique Est-Ouest

Par Murielle Lucie Clément

Les textes réunis dans Andreï Makine : La Rencontre de l’Est et de l’Ouest interrogent la fascination de l’auteur pour les valeurs culturelles de l’Ouest vis-à-vis de la réalité soviétique dans laquelle il vécut, le plaçant dans un espace entre deux mondes. Ces essais étudient l’évolution de l’œuvre sur les plans « aussi bien culturel et identitaire qu’esthétique et métaphysique ».

Selon Galina Osmak (« Le Testament français, portrait d’un narrateur entre deux mondes »), l’originalité de Makine, par rapport aux autres écrivains russes, réside  en son utilisation du français ce qui lui permet la distanciation. Dans La Fille d’un héros de l’Union soviétique et Requiem pour l’Est, il décrit la guerre et ses crimes ainsi que ceux de l’ère stalinienne. Toutefois, la beauté inspire ses romans. Le Testament français pousse à l’amour. Les histoires de Charlotte soutiennent les enfants dans leur lutte quotidienne. La France racontée révèle une autre vision de l’homme au jeune garçon. Pour Osmak, Makine est un « impressionniste en littérature comme l’est Monet en peinture et Debussy en musique » (p. 40). La société soviétique dont Makine brosse le portrait est dure et intransigeante. Charlotte en est le témoin oculaire ainsi que la tante du narrateur et son mari qui dresse une esquisse des camps. Plutôt que d’une autobiographie, il s’agirait  pour l’écrivain d’ « une évocation romancée de ses souvenirs d’enfance, tissés de réalité et de fiction » (p. 42). Les villes de Saranza et Boïarsk, la rivière la Souma sont fictives et n’existent sur aucune carte. Osmak relève un détail insolite : le coup de téléphone de Charlotte à la tante du narrateur : « De quel appareil téléphonique disposerait-on dans ce bourg de Saranza perdu dans les steppes ? » (pp. 41-42) s’interroge-t-elle. (La réponse me paraît simple : de celui de la poste, comme dans tous les villages et villes de Russie et de Sibérie où les appareils étaient réservés aux organismes publics). Osmak termine en concluant que Le Testament français, exclusion faite de quelques imprécisions, est « un exemple de la « vraie littérature » qui chante amour et tendresse, les valeurs humaines qui ont conquis des milliers de lecteurs dans le monde.

Originaire de Lvov, Ola Ozolina (« Aux prises avec un univers de fantôme : une lecture culturelle du Testament français ») souligne la similarité entre la vie des personnages de Makine et la sienne et ses étudiants qui subissent encore les conséquences de l’époque soviétique. L’histoire de la famille du narrateur ne la surprend guère. Ce qui la surprend, au contraire, dans la narration est l’abondance de détails sur les grands-parents et arrière-grands-parents du narrateur alors que les renseignements sur ses parents sont réduits à quelques lignes. Lorsque le narrateur se retrouve à Paris, il n’évoque aucun de ses proches sauf Charlotte. Regret, oubli du passé ou procédé stylistique, s’interroge Ozolina. Charlotte est une fée bienveillante qui éveille le narrateur à la magie et à la beauté de la langue française. Son dialogue se situe entre deux langues et deux cultures. Dans la narration s’affrontent les différences culturelles entre Russie et France dans tous les domaines. Que ceux-ci soient de la gastronomie, de la mode, de la politique ou de l’amour. Toutefois, les deux pays éprouvent une sympathie réciproque qui remonte « au Moyen-Âge, à l’époque où une femme russe, Anna Yaroslava, devint l’épouse d’Henri Ier et la reine de France » (p. 53). Selon Ozolina, les événements de 1812 n’ont pas endommagé ces relations d’amitié.

Selon Nina Nazarova, « L’Atlantide française et l’Atlantide russe d’Anreï Makine »,  dans les romans de Makine une grande place est donnée à la description de la France et à celle de la Russie. La France y est idéalisée alors que la Russie semble très réelle. Cet état de fait se retrouve principalement dans Le Testament français. « Charlotte Lemonnier y est la messagère de cette Atlantide française le créateur est Aliocha-Makine » (p. 56). Nazarova note que « les événements historiques de cette époque « restent en marge de l’exposé de Charlotte » (ibid.) et la chronologie suit le hasard de sa remémoration. De fait, il s’agit pour le narrateur d’une initiation par étapes. Tantôt il doit s’appuyer sur sa connaissance de la vie russe pour se former une image des événements français, tantôt, au contraire, cette connaissance lui devient un handicap car la véritable clé qui ouvre l’Atlantide est la langue. Pour Nazarova, l’Atlantide française de Makine est forgée par les stéréotypes dont les Russes affublent les Français : « Ainsi, pour les Russes, la France est le pays de la Commune de Paris, de la tour Eiffel, de l’amour, des arts, du vin, du fromage » (pp. 58-59). Pour le narrateur, la désillusion arrive avec la confrontation avec son pays de rêves à son arrivée à Paris où il voit la France contemporaine. Pour échapper à cette désillusion, Makine se tourne vers son pays d’enfance. L’écrivain écrit les vérités auxquelles ont été confrontés les habitants de l’empire soviétique pendant soixante-dix-ans. Les pages d’horreur ne recèlent rien de choquant pour un lecteur russe ; elles décrivent sa réalité quotidienne. Cependant, les romans démontrent le courage de ces habitants qui sont parvenus à traverser les pires horreurs sans perdre leur âme. Ainsi la Russie de Makine est-elle un pays hétérogène où « l’empire du mal » rejoint le pays enchanté des souvenirs heureux de son enfance. Toutefois, tout comme pour la France contemporaine, la critique de la Russie contemporaine est amère et acerbe : « Comme dans la France moderne, Makine ne connaît que deux couleurs – le noir et le blanc – dans sa description de la Russie actuelle et il ne ménage pas la couleur noire. N’oublions pas non plus, qu’après avoir quitté la Russie en 1987, Makine n’y est jamais revenu [sic] » (p. 62). L’écrivain condamne la Russie mafieuse actuelle et l’empire soviétique mais chante la Russie de ses souvenirs qu’il idéalise. L’Atlantide française est le pays de rêve de Makine enfant et l’Atlantide russe celui de Makine adulte. Les deux Atlantide ont été englouties par le temps et subsistent dans la mémoire de l’écrivain qui préfère le Passé au Présent et qui par son style permet la fusion de ces deux Atlantide.

Selon Geneviève Lubrez (« Requiem pour l’Est, chant funèbre ou chant d’espoir »), « Requiem pour l’Est est un chant funèbre né d’un regard sur l’Est et l’Ouest confondus dans la même désillusion » (p. 73). La structure romanesque s’articule en trois temps : « le temps proche », « le temps plus lointain » et « le temps encore plus loin » que forme le récit dans le récit, le tout englobé dans le « Temps retrouvé » qui est le récit du narrateur. Ce « Temps retrouvé » est le dévoilement de l’Histoire, un témoignage où tout est violence et tuerie du Caucase jusqu’à l’Afrique, responsabilité de l’Est et de l’Ouest. Les deux extrêmes sont réunis dans le regard du narrateur sous ce titre pessimiste où brûle cependant une petite flamme d’espoir entre l’Est et l’Ouest car un requiem est un chant mais aussi un hommage qui apporte l’apaisement. C’est la langue de l’Occident que Makine a choisi pour écrire ce requiem pour l’Est.

Marie-Louise Scheidhauer (« Ni d’Est, ni d’Ouest : au-delà de l’horizon ») limite son analyse à Confession d’un porte-drapeau déchu et La Musique d’une vie, celui-là étant le précurseur des idées développées dans celui-ci nous dit-elle. L’explosion libératrice qui surgit dans l’un et l’autre est la culmination d’un même mouvement où l’individu passe d’un état de « semblable » à celui « d’unique ». La mort, omniprésente dans les deux romans, oscille entre le réel et le symbolique. Cependant, les corps des soldats tués aux champs de bataille ne trahissent aucune marque étrangère. Celle-ci ne provient que de la langue. Les deux romans ouvrent sur une scène qui révèle l’univers mortifère dans lequel se déroule l’action. De toute évidence, l’Ouest a battu l’Est  dans la course à la négation de l’homme. Toutefois, « le passage de la mort [est] déterminant pour la renaissance des héros » (p. 95) ce moment où enfin ils seront libérés du carcan de mensonges qui les retenait prisonnier et pourront être eux-mêmes.

Pour Monique Grandjean (« Rencontre Est-Ouest dans La Musique d’une vie »), rien ne symbolise mieux « aujourd’hui la rencontre de l’Est et de l’Ouest que le ballet Roméo et Juliette dansé à l’Opéra de Paris en 2000 » (p. 115). Toutefois, les origines de cette rencontre remonte à 1697 avec le premier voyage en Occident de Pierre le Grand. Ceci posé, suit un aperçu historique des rencontres Est-Ouest au cours des siècles passés pour conclure qu’il revient aujourd’hui à Andreï Makine d’avoir repris le flambeau de la bonne entente.

Avec Requiem pour l’Est et La Musique d’une vie, l’écrivain « traverse le miroir de l’apparence fallacieuse pour atteindre la vérité » (p. 117). Dans le second roman, il s’agit d’un concerto pour piano de Makine qui exemplifie ce que Noureev disait du ballet de Prokofiev : « C’est l’histoire d’un jeune garçon qui devient un homme » (ibid.). La vie d’Alexeï Berg devenu Sergueï Malstev est une superbe partition. Selon Grandjean, Makine navigue entre deux cultures et reste en marge de l’une et de l’autre avec pour seule patrie son œuvre.

Confession d’un porte-drapeau déchu est le livre du mensonge démasqué, résume Sabine Badré (« “Soleil trompeur”, ou histoire d’une illusion : Confession d’un porte-drapeau déchu »). « Il tient entre deux espaces. Ces deux espaces, celui de l’ignorance heureuse et dupe de l’énorme escroquerie idéologique, et celui de la vérité qui vous laisse à jamais blessé, ailleurs » (p. 67). Il s’agit du récit de l’enfance immarcescible à l’ombre du communisme. La cour où l’enfant a grandi est l’endroit inoubliable qui accompagnera sa vie adulte où qu’il soit comme Épineuil pour Alain Fournier, Illiers pour Proust ou la Guadeloupe pour Saint-John Perse. Toutefois, pour Kim et Arkadi, l’ombre du communisme plane en sus, l’illusion fracassée au son du tambour et du clairon. Ce qui engendre la nostalgie, la lettre que le narrateur écrit à son ami.

Quant à Katya von Knorring (« À la recherche d’Andreï Makine, ou un humanisme de la frontière : Confession d’un porte-drapeau déchu »), fille d’émigré russe, élevée en Angleterre, intéressée par l’humanisme de Makine, elle le considère un « border-writer » c’est-à-dire « un écrivain de la frontière » vivant à cheval sur deux cultures. Le Testament français, un roman autobiographique, montre le pouvoir des mots et la découverte du narrateur à ce sujet. Le livre est un bildungsroman qui dévoile le voyage du narrateur vers sa vie d’écrivain, le « coup de foudre pour la langue française qui lui permet de nous parler dans toute son œuvre de son amour profond pour son pays natal, la Russie » (p. 27). Selon Von Knorring, tous les romans sont écrits à la première personne et il s’agit toujours de souvenirs de l’écrivain avec peu de dialogues et beaucoup de nostalgie. Une fresque du vingtième siècle, principalement en Russie, est exposée avec une prédilection pour la seconde guerre mondiale et les années 50 et 60, années de l’enfance de Makine. Confession d’un porte-drapeau déchu forme la clé pour comprendre Makine. Il y parle de l’été et de l’héroïsme des parents à protéger leurs enfants, de l’enfance aussi et de la vie quotidienne entre voisins et de l’amitié des pères entre eux. La dernière scène du roman, où les pères partent avec leurs fils faucher un champ, évoque pour Knorring Graham Green où il déclare que « chaque romancier a quelque chose en commun avec l’espion. Il surveille, il écoute aux portes, il cherche le mobile, il analyse les personnages et il fait tout cela avec un éclat de glace dans le cœur » (p. 32). Ceci car Arkadi, trop ému par la scène, a les larmes aux yeux, alors que Kim, le narrateur, la décrit grâce à l’ « éclat de glace ». Écrire consiste, en plus d’une vision, à posséder un regard acéré sur l’humanité. Ce livre démontre que des gens ordinaires sont capables de choses remarquables lorsqu’ils les accomplissent en respect de la fidélité aux lois humaines. Makine étale aussi un « sens aigu de l’ironie » dont Von Knorring comprend mal qu’il attise la controverse de Tatyana Tolstaya qui lui reproche d’employer des stéréotypes. Von Knorring s’interroge sur les critiques que soulève l’œuvre de Makine. Est-ce sa nature transculturelle qui les provoque ou sa voix indéfinissable.

Dans « La séduction du voyage dans Le Testament français », Edward Welch soutient la thèse de l’importance de la dialectique du voyage chez Andreï Makine pour le narrateur et le lecteur. Que ce soit des voyages réels ou métaphoriques, ils donnent une impression de mouvement continuel. L’inconnu attire et séduit, d’où le déplacement physique de plusieurs narrateurs pour partir à sa découverte qui engendre la confrontation avec l’altérité. Toutefois, le voyage par les récits donne naissance à des « connaissances complexes » et le dépaysement libérateur et aliénant. Welch n’omet pas de signaler le dépaysement du lecteur subséquent aux histoires de Charlotte. Voyage qui transporte le lecteur en Russie qui « représente l’image inversée de l’Europe occidentale » (p. 22). In fine, la prise de conscience du lecteur est « égale à celle du narrateur car la « France Atlantide » est tout autant mythique pour les deux. Selon Welch, il est difficile de concilier « la France de la belle Époque recrée par les récits de Charlotte » (p. 23) et celle généralement dépeinte dans la littérature contemporaine.

Le rapprochement effectué par Yves Leroux dans « L’approche de la nature chez Andreï Makine et Sylvie Germain » est l’attrait des deux écrivains pour un pays étranger : la république tchèque pour Sylvie Germain, française et la France pour Andreï Makine, russe. Tous les deux sont contemporains de notre époque et sont de la même génération. Leur point commun est l’articulation du récit en rapport avec la nature. Leroux considère Jours de colère et Au temps du fleuve Amour. Leroux catalogue le style des deux écrivains comme un style de suggestion plus que de description, dénué de romantisme. Dans leur œuvre respective, la complicité du lecteur est essentielle pour terminer ce qu’ils ont amorcé en peu de phrases « le souvenir des lecteurs effectuent le chemin descriptif dont ils [Makine et Germain] ont fait l’abstraction » (p. 159). Selon Leroux, Makine suit la même voie ouverte par Dostoïevski dans l’exploration de l’âme humaine bien que ses descriptions de forêts soient plutôt à mettre en parallèle avec celle de Germain : elles sont bleues. Enfin, un dernier rapprochement : les deux romans se situent dans une atmosphère de guerre et de paix introuvable.

Selon Margaret Parry (« Instants perdus, instants éternels : Makine, le Proust russe de son temps ? »), le sentiment prédominant dans l’œuvre de Makine est celui de la « perte du paradis de l’enfance et de l’adolescence (p. 103) vécus en Sibérie. Toutefois, l’interdépendance avec la nature et la découverte de la langue française sont deux aspects positifs qui soulagent l’imagination de l’écrivain qui par ses écrits se met à la recherche de ces paradis. Chez Makine, la conscience, plutôt asiatique, diffère de chez Proust où elle est occidentale. L’absence de référence biographique empêche de situer la découverte de Proust par Makine. Cependant, l’œuvre de Makine est semblable à À la recherche du temps perdu en cela qu’elle est aussi « avant tout l’histoire d’une vocation littéraire » (p. 104). Tout comme le roman de Proust, ceux de Makine privilégient l’instant et sa fixation dans l’écriture. Mais Makine reste profondément russe.

L’épisode où Charlotte porte l’attention du narrateur sur les deux papillons accouplés se laisse interpréter de différentes manières selon Toby Garfitt, « Le pantin désarticulé : la recherche de l’unité dans l’œuvre d’Andreï Makine ». On peut y voir l’initiation d’un jeune garçon aux mystères du sexe, mais il s’agit en premier lieu d’une distraction de la grand-mère pour détourner son attention de la photographie qu’il regarde. Le papillon « concrétise ici la construction d’un mythe, celui de la double ascendance russe et française de l’enfant » (p. 80).

Au centre de l’œuvre de Makine, on trouve la recherche de l’unité de l’individu et les « diverses images d’accouplement grotesques […] semblent représenter l’union dans son aspect décevant et absurde » (ibid.). Toutefois, l’amour physique est associé à la France à cause de la révélation du président Félix Faure décédé dans les bras de sa maîtresse et l’amour russe, avec la prostituée vue au travers des hublots est un pantin désarticulé.

Le thème du bal masqué dans Le Crime d’Olga Arbélina rejoint cette thématique du pantin désarticulé avec la scène où une femme assise à califourchon sur un homme est comparée par l’écrivain à une marionnette. Cette image « concrétise le questionnement sur la possibilité de l’union » (p. 82) et l’union des corps et des pays n’est peut-être que des chimères. Il y a cependant l’union des deux pères dans Confession d’un porte-drapeau déchu  qui est réussie. Toutefois, l’union des émigrés avec leur pays d’accueil ne se réalisera jamais car ils ne pourront oublier leur passé. La seule échappatoire possible réside en l’écriture des souvenirs, elle apporte l’unité.

 

Margaret Parry, Marie-Louise Scheidhauer et Edward Welch (dir.), Andreï Makine, La Rencontre de l’Est et de l’Ouest, L’Harmattan, 2004, 164 p., ISBN : 2-7475-6019-8.

Publie sur Acta le 18 septembre 2006

(Murielle Lucie Clément, “Dialectique Est-Ouest”, Acta Fabula, Août-Septembre 2006 (vol.7, num.4), URL : http://www.fabula.org/revue/document1569.php)

Martin Heidegger, Séjours/Aufenthalte

Par Christian Massé

Höderlin, Pain et Vin, 4ème strophe : « Mais les trônes, où ? les temples, et où les récipients / Où de nectar remplis, au plaisir des dieux le chant ? » Une longue période d’hésitation précède le départ par crainte d’être déçu : la Grèce actuelle peut faire obstacle à l’ancienne et l’empêcher d’apparaître dans toute son originalité – terre des dieux enfuis, pays en îles resté pour nous toujours lointain ! « Il faut une méditation à contre-courant pour regagner ce qu’une mémoire tient pour nous, de toute antiquité, en réserve. Mais trouverons-nous jamais le domaine que nous cherchons… dans la fuite des dieux telle qu’elle a jadis eu lieu » (M.H.)

De bon matin l’île de Corfou, l’ancienne Céphalonie… Est-ce là le pays des Phéaciens ? Est-ce déjà pour de bon la Grèce ? Les maisons claires s’étagent sur les pentes. De petits mulets et des ânes broutent une maigre pitance et se tiennent patiemment sur le bord de la route ; d’autres vont leur chemin à pas lents avec leurs chargements sur le dos. Le long de la chaussée poussiéreuse, de misérables maisons jouxtent les nouvelles constructions dénuées de goût. Un village que défigurent un peu plus encore des bâtisses en cours de construction et des hôtels pour touristes américains. Tout a plutôt l’air d’un paysage italien, d’une Grèce romanisée et italienne, dans l’optique d’un humanisme moderne. La patrie d’Ulysse ? Beaucoup de choses ne collent pas avec l’image que l’on a dans les yeux depuis le temps du lycée. Au lieu de ça, un morceau d’Orient, de byzantinisme…

Olympie ? Disparue à jamais. La beauté de la fête en ce lieu échappe entièrement aux yeux nouveaux. Elle nous attend tout de même – présente dans les statues et les sculptures que conserve le musée aménagé avec soin et intelligence. La région dans son ensemble a même l’air d’un seul stade invitant à la fête du jeu. Seules se dressent les trois colonnes qui subsistent d’un ancien temple de Zeus : « elles sont au milieu du vaste paysage comme trois cordes d’une lyre invisible, sur laquelle les vents jouent des chants funèbres inaudibles aux mortels – échos où se répercute la fuite des dieux » (M.H.)

 Höderlin, Pain et Vin, 6ème strophe : Pourquoi se taisent-ils aussi, les anciens théâtres sacrés?

Dans une vallée richement et largement étalée aux pieds des montagnes : Héraclion. Le palais en forme de labyrinthe porte témoignage d’une existence pacifique, vouée à l’agriculture, aux affaires commerciales et à la joie de vivre – une existence d’un extrême raffinement et de haut style. « Au pays des Grecs, les populations connaissaient encore leurs attaches et savaient les limites du monde barbare en lui préférant la résidence des dieux » (M.H.) Apollon : un regard clair et grand, lumineux, souverain de par son éclat. Artémis : la sagittaire, qui s’abrite dans les contrées sauvages de sa demeure. Tous deux frère et sœur. Le temple de l’Acropole, celui de la jeune fille née de la tête de Zeus, atteste de la présence du dieu dont l’éclair dirige tout (Héraclite, fr.64). Présence où l’abandonnement du sanctuaire atteint son comble. « En elle l’absence de la déesse enfuie se rend invisiblement proche » (M.H.)

Les poètes et les penseurs grecs ont pris en vue avec un recul peu commun sur ce qui rendait présent à eux, à ce dont ils ont fait l’épreuve et qu’ils ont nommé : l’ouvert sans retrait, ou la « déclosion » : l’ouvert ne fait qu’un avec le retrait. Le Phèdre de Platon parle du « champ de l’ouvert sans retrait ». Le voyage en Grèce se transforme alors en séjour. » Faire l’épreuve du séjour consiste à apercevoir ce qu’elle a [l'épreuve] d’invisible comme ce qui est invisible en toutes choses » (M.H.)

Dernier soir, au port de Dubrovnik : le soleil rouge comme un brasier s’abîme dans la mer. Des dauphins escortent un moment le bateau. C’est le dernier salut de la Grèce. « De même que la coupe d’Exékias, sur laquelle des dauphins nagent et se glissent en bondissant tout autour de l’esquif de Dionysos poussé par le vent, repose à l’intérieur des limites que lui trace une composition de toute beauté, de même au sein de l’insularité qui est la sienne, le lieu de naissance de l’Occident et de l’âge moderne demeure remis à la mémoire du séjour » (M.H.)

 Martin Heidegger,  Séjours/AufenthalteÉditions Du Rocher, 1998. Traduit de l’Allemand par François Vezin, 120 pages, 18 euros.                                                                                               

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