Laëtitia Milot, On se retrouvera

Laetitia Milotpar Murielle Lucie Clément

Un roman noir, noir, noir de chez noir !  On se retrouvera, de Laëtitia Milot dénonce le scandale de l’impunité des coupables dans nombreux crimes sexuels où les victimes sont souvent des femmes. Margot, une jeune femme d’une trentaine d’années, part à la recherche des violeurs de sa mère car l’un d’eux pourrait être son père biologique. Sa mère a subi le plus terrible des viols, celui où les violeurs se relaient pour avilir la femme, la jettent à terre comme une bête, l’insultent et la martyrisent. Non contents de jouir de son corps, ils le brutalisent et l’estropient. Margot veut comprendre ce qui s’est passé neuf mois avant sa naissance. Sa mère lui a confié ce secret, terrible et enfoui depuis trente ans, sur son lit de mort à l’hôpital. Qu’est-ce qui l’a poussé à parler si longtemps après les événements alors qu’elle s’était tue jusqu’à présent? Et ce père, indigne, qu’est-ce qui avait pu lui passer par la tête pour, avec ses copains, attaquer cette jeune fille qui tranquille rentrait chez elle à pied le soir du drame, comme s’il s’agissait d’une bonne farce? Margot se sent avilie et dépossédée comme si c’était elle qui avait subi ce viol collectif.

Laëtita Milot débute son roman par la scène du viol. Horrible et dense, cette scène écrite à la première personne scotche d’emblée le lecteur qui ne laissera pas la lecture avant d’être arrivé à la dernière ligne. Un roman magistral, orchestré de main de maître où la douleur, la passion et l’amour se mêlent à la folie des hommes en un condensé de fulgurante vérité. Qu’importe si parfois un cliché éculé surgit de l’ombre ou si ce sont toujours des goulées d’air que Margot avale pour reprendre pied après certaines découvertes inacceptables, le plaisir de la lecture est au rendez-vous et le roman digne de figurer parmi les plus grands du genre. Mais y a-t-il un genre lorsqu’il s’agit de décrire la souffrance des femmes?

Laëtitia Milot, On se retrouvera, Fayard, Noir, 2013, 333 pages, 19 €

Guillaume Musso, 7 ans après…

Musso 7 anspar Murielle Lucie Clément

Bien que se mouvant autour de situations archi classiques et dépourvu de nouveauté, sans intervention du “surnaturel” ou du fantastique, comme dans plusieurs de ses précédents romans, 7 ans après fait mouche. Guillaume Musso s’élance dans l’aventure d’un roman où les protagonistes se connaissent depuis longtemps, mais pas si bien que cela. Mari et femme, divorcés depuis sept ans (d’où le titre du roman, on suppose), voient leur fils kidnappé et doivent, pour le retrouver se sortir de moments rocambolesques de Paris à l’Amérique latine.

Pas aussi thriller qu’annoncé, le livre possède tout de même quelques bons moments de suspense et aussi quelques bons moments attendus et qui, pourtant, sont loin de décevoir car disons-le franchement. On lit Musso pour se détendre et non pour entrer dans un ouvrage de la grande littérature. Et en cela, Musso assure et assume. C’est ce qui le rend sympathique à mes yeux. Tel ce briquet offert par Nikki à son dernier amant en date et que l’on retrouve dans la jungle, annonçant, bien entendu, la présence dudit amant dans cette même jungle. Mais, ce briquet n’est pas là absolument par hasard et il aura sa fonction : mettre le feu à l’avion dans lequel le dit amant a perdu la vie, assassiné par la terroriste prisonnière de la carlingue. Tout est bien qui fini bien. Les méchants sont éradiqués et l’amant gênant disparaît dans un éblouissement de flammes en ayant un beau rôle puisqu’il a aidé à sauver la belle petite famille que peuvent à nouveau former Nikki, les jumeaux, Camille et Jeremy,  et le mari, Sébastien. Et là, Musso, comme à l’accoutumée, va juste un petit peu trop loin avec la scène finale, l’épilogue : mari et femme, de nouveau réunis engendre une autre paire de jumeaux !!!

Guillaume Musso, 7 ans après…, XO Editions, 400 pages, 20,80 €

Chantal Rose Scotto, Carnet rouge

scottocarnet rougepar Murielle Lucie Clément

Comédie policière? Polar? Thriller? Carnet rouge est tout cela et un peu plus que tout cela. Une analyse psychologique, qui sans être approfondie, touche tout de même à l’essentiel, bien que l’on aimerait que les personnages soient un peu plus travaillés. Heureusement, une écriture simple et limpide sauve ce qui aurait pu manqué de justesse parfois. Quelques légères maladresses se remarquent à peine dans ce style où se mêle les genres.

Théo Tancer, détective féminin, mène l’enquête de main de maître et en remontre à ces messieurs qui oublient de la prendre au sérieux. Cependant, où seraient-ils sans elle? Chantal Rose Scotto, offre au lecteur un roman léger, facile à lire et distrayant. Que réclamer de plus lorsque le lecteur ressort charmé de ses quelques heures de lectures?

Chantal Rose Scotto, Carnet rouge, Mérignac, Les éditions Duluxe, 2007

 

 

Jean-Christophe Grangé, Kaïken

par Murielle Lucie Clément

Jean-Christophe Grangé sert à son lecteur, cette fois-ci, avec Kaïken un roman duophonique. Deux intrigues imbriquées l’une dans l’autre et sans véritable rapport entre elles. Le commandant Olivier Passan se targue d’être l’un des derniers, ou même peut-être le dernier, des Samouraï une des raisons pour laquelle il a épousé une Japonaise. Elle, toutefois, ne semble rien vouloir savoir des traditions anciennes de son pays. Mais connaît-il vraiment sa femme notre super flic qui traque un monstre impitoyable, un meurtrier surnommé l’accoucheur à cause de sa manière d’exécuter les femmes enceintes et leur bébé à naître. Passan et Naoko, sa conjointe, ont deux enfants, deux fils. Sont-ils en danger? Oui, apparemment, mais le péril vient d’un autre côté que celui que l’on croit. Il en est souvent ainsi dans la vie. Ce que l’on craint le plus se produit rarement. Les angoisses et les peurs sont irrationnelles, mais les dangers bien réels. Ainsi en va-t-il ainsi dans ce roman que, en dépit de tout son talent, Grangé n’arrive pas à faire décoller. A-t-il voulu rassembler deux fonds de tiroirs? Si tel est le cas, le résultat est peu probant. On attend plus d’un auteur qui a su envoûter son public. Et les translitérations de concepts japonais n’y font rien. On reste déçu la dernière page tournée. Autant lire les faits divers de n’importe quel quotidien. On perdra moins de temps et on aura des invraisemblances semblables.

Murielle Lucie Clément
Jean-Christophe Grangé, Kaïken, Albin Michel, 2012, 480 pages, 21 €

Dans le cadre d’une collaboration, cet article est aussi consultable dans l’espace de Murielle Lucie Clément sur Le Salon littéraire  à l’adresse suivante :

http://livre.expeert.com/fr/p/user/lucim/contents

ou directement par le lien suivant:

http://livre.expeert.com/fr/thriller/review/1803306-jean-christophe-grange-kaiken

 

Marek Krajewski, La Mort à Breslau

par Murielle Lucie Clément

Quatrième volet des aventures de Mock, La Mort à Breslau de Marek Krajewsky, est une formidable description de la montée de l’hitlérisme dans l’Allemagne et dans la ville. Dans ce roman, l’auteur produit une analyse sans compromis des névralgies qui secouent le pays au début de ce qui fut l’un des plus grands cataclysmes de l’histoire.

Herbert Anwaldt, enfermé dans un hôpital psychiatrique, souffre d’une phobie aiguë des scorpions. Ce sont, justement ces arthropodes de la classe des arachnides qui fourrent le corps mutilé et sans vie de trois personnes dans le train Berlin-Breslau en 1933. L’un de ces cadavres est celui de l’aristocrate Marietta von der Malten. Pour comble de l’horreur, une malédiction et une vengeance sont inscrites dans sa chair meurtrie. Le conseiller criminel Mock, chargé de l’enquête, découvre à l’aide d’un professeur halluciné que ces mots remontent à la nuit des temps. On est en 1950. Le crime s’est déroulé en 1933. Toute une époque. Avait-on arrêté et condamné le vrai coupable ou bien… ? Nazissme et franc-maçonnerie, sans lesquels les notables n’auraient su envisager de promotion, ont-ils brouillé les cartes? Véritable sac de nœuds, l’affaire sera, vaille que vaille deux décennies plus tard, résolue par Mock transformé en une sorte de James Bond allemand qui se dépêtre des situations les plus hétéroclites et pas tout à fait crédibles. Toutefois, le roman offre un moment de détente pour l’amateur de polar sans complications.

Marek Krajewski est né en 1966 en Pologne. Maître de conférences à l’université de Wroclaw, où il enseignait le latin, il vit désormais de sa plume.

 

Marek Krajewski, La Mort à Breslau, Gallimard, 2012, traduit du polonais par Charles Zaremba, 241 pages, 19,50 €

Frédérique Molay, Déjeuner sous l’herbe

par Murielle Lucie Clément

Dans ce roman des aventures du commissaire Nico Sirsky, Frédérique Molay part d’un événement réel pour nouer les fils de son intrigue. Le 23 avril 1983, dans les jardins du domaine du Montcel, à Jouy-en-Josas (Yvelines), sur le terrain de ce qui allait devenir la première Fondation Cartier, Daniel Spoerri (Daniel Isaak Feinstein de son vrai nom), un plasticien suisse d’origine roumaine qui compose des œuvres avec les objets du quotidien, réalise une performance artistique intitulée  L’Enterrement du tableau-piège, ou encore Déjeuner sous l’herbe, une idée extravagante réunissant une centaine d’invités dans un grand banquet.  Les 120 convives, principalement des artistes reconnus de l’art contemporain (tels César, Arman, mais aussi Catherine Millet, Pierre soulages etc.) dînaient normalement au cours de cette performance, mais au terme du repas, les tables, les couverts et les restes de nourritures furent enfouis dans une tranchée de 40 mètres et ainsi enterrés pour n’être exhumés que quelques vingt-sept ans plus tard. Ainsi l’artiste achevait-il la période de ses fameux tableaux-piège.

Frédérique Molay transpose le repas dans le parc de la Villette, sur le terrain des anciens abattoirs: La cité du sang. Par le truchement de ses personnages, l’auteur transmet à son lecteur des informations cruciales sur le fonctionnement et le déroulement d’une enquête policière qui intègre ainsi parfaitement les aspects de la procédure, sans oublier les états d’âme de ses antagonistes comme les prémonitions de la mère du commissaire.

Elle s’assit, tout en examinant discrètement ses voisins de table. Ils avaient l’air d’honnêtes gens: rien à déclarer, mon capitaine. Si danger il y avait, il ne viendrait pas de ces innocents. Pourtant, sa gorge refusait de se dénouer, ses mains tremblaient imperceptiblement, un poids écrasait sa poitrine et la sueur perlait à son front. Elle s’obligea à respirer profondément afin de chasser  ses mauvaises pensées, mais il fallait se rendre à l’évidence: son sixième sens l’alertait d’une menace imminente.

Molay émet aussi des vérités psychologiques et relevant des faits de notre société contemporaine par le biais des personnages qui n’hésitent pas à surfer sur le Net en quête de renseignements.

Le nombre des agressions homophobes à l’encontre de jeunes est en hausse, ces dernières années. L’idée que la société est aujourd’hui plus tolérante, que les mœurs ont changé, est un leurre. L’homophobie est essentiellement culturelle et peut revêtir plusieurs formes: religieuse, clinique ou libérale. Au nom des trois grands monothéismes, certains adeptes développent un penchant homophobe. L’argument clinique consiste à dire que l’homosexualité est le fruit d’un dérèglement psychique au moment de l’enfance. L’homophobie libérale, quant à elle, réunit tous ceux qui tolèrent les homosexuels, à condition que leur orientation demeure privée. Par ailleurs, les études sur le sujet montrent que l’homophobie baisse à mesure qu’augmente le niveau d’éducation, qu’elle est un phénomène plus rural qu’urbain et qu’elle est davantage présente chez les personnes âgées et chez les hommes. Mais globalement, les homophobes qui passent à l’acte sont jeunes, violents et largués socialement.

Le grand intérêt du roman de Molay est d’une part d’aborder des faits de société mais aussi d’expliquer une terminologie assez rare et peu usitée.

La synergologie est une méthode de lecture de la communication non verbale, dont le but est de mieux décrypter les rapports humains. En clair, c’est le langage inconscient du corps. Pour les adeptes de la discipline, le visage compte sept points clefs, dont la bouche. Se caresser la lèvre inférieure vers l’extérieur au moyen de l’index révèle une pulsion sexuelle.

L’auteur place son lecteur aux premières loges de l’enquête et le met en situation pour en suivre les emberlificotements et détails croustillants succèdent à l’exactitude des méthodes scientifiques. Spécificités de la justices, méandres du palais et recoins des bâtiments sont décrits avec précision et justesse et emportent le lecteur dans les antres des commissariats et des bureaux des juges d’instruction comme s’il y était. Très rare cette propension à la justesse de ton sans clichés et avec humour et subtilité. Le commissaire Sirski apparaît dans toute son humanité avec le tracas occasionné par le malaise de sa mère et ses pèlerinages aux églises de son enfance. Déterminé à résoudre l’énigme, Sirski se lance un défi que le lecteur suit avidement d’un bout à l’autre de ce polar magique écrit de main de maître.

Frédérique Molay, Déjeuner sous l’herbe, Fayard, collection Noir, 2012, 317 pages, 18 €

Richard Albisser, C21H22…

par Murielle Lucie Clément

Les aventures du couple Jasmina-Drassir se prolongent sur le versant Nord-Est de Lille, dans C21H22Richard Albisser expose une intrigue où l’affirmation d’un suicide est démentie par les événements ultérieurs. Un couple d’éditeurs sans histoire est retrouvé sans vie à son domicile. Jasmina dont l’espoir de voir son roman édité s’envole avec cette mort subite, suspecte un acte criminel. Drassir, quant à lui, trouve plus commode d’accréditer la thèse officielle, mais devra s’aligner sur le raisonnement de sa compagne et la firme Lactivol est en cause. Mais de quelle façon exactement,

Aussi lorsque le jeudi 18 septembre au matin, des annonces massives invitèrent les consommateurs à rapporter d’urgence leur stock – mesure décidée en haut lieu par le biais d’un communiqué qui avait pris soin de taire qu’il y avait eu un cas mortel et qui mentionnait uniquement la petite Aïcha sortie d’affaire – le visage de l’employé de banque éternellement hâlé sous l’effet des lampes UV se teinta d’une couleur proche de la caséine et tourna franchement au fromage blanc au moment où il songea qu’il aurait pu lui-même figurer sur la liste des victimes intoxiquées. Ce sentiment trouble se heurta à un fait qui l’avait étonné mercredi après-midi. Un des comptes qu’il suivait avait passé un ordre de rachat exclusivement sur des actions Lactivol qu’il avait la semaine précédente vendues à un moment opportun et ce sur la totalité de ses avoirs. Un délit d’initié ?

Au quinze septembre 2008 commence l’énigme qui ne sera résolue que le vendredi 19 décembre. Cette journée, suivie heure par heure par Albisser, apporte une solution que le lecteur ne peut s’empêcher de voir venir, même si al fine la surprise l’étreint malgré tout.

La victime habitait d’après le fichier des cartes grises rue Alexandre Ribot. Le flic de Villeneuve, après avoir expliqué le topo, refilait la mission délicate de se rendre à cette adresse. C’était le secteur du capitaine Drassir qui reconnut bien là la lâcheté de Vanders car selon les premiers renseignements obtenus, il s’agissait de la résidence de Sabine Durand, veuve et mère de quatre enfants dont Florence était l’aînée. La même Sabine Durand qui a découvert le cadavre de Sylviane Duponchel ? A moins que ce ne fut un synonyme…

Lorsque victime et coupable ne font plus qu’un et le tandem Drassir-Jasmina, qui en est à sa troisième équipée, opère de concert, cela donne une succession de faits délectable enlevée par le style d’Albisser, une patte de romancier affirmé.

 

Richard Albisser, C21H22…, Riffle Noir, 2012, 310 pages, 10 €

Michaël Moslonka, En attendant les vers

par Murielle Lucie Clément

 

En attendant les vers. Un titre prometteur de noirceur, de dépression et le lecteur n’est pas déçu. En effet, Michaël Moslonka, une fois de plus, sait tenir dans ses rets le malheureux qui ose s’aventurer en son livre. Cela, dès la première page où grilles à l’abandon se profilent sur un fond de terril sombre, symbole de la servitude prolétaire, passée, présente et à venir.

Blake a quitté les forces policières. Amélie Laribi est passée capitaine et un enfant du pays revient au bercail pour se faire assassiner avec femme et enfants. Quel est l’auteur de ce crime à faire frémir?

Amélie Laribi se dirige vers la porte quadrillée de petits carreaux opaques au fond du couloir, quand elle sent une présence derrière elle.

Bras tendus, pistolet automatique levé à hauteur d’homme, elle opère une virulente volte-face.

Un chat file entre ses jambes et disparaît dans la cuisine.

L’idiote, elle s’est laissée distraire par un truc éculé digne des films de série Z!

S’il y avait quelqu’un ici, réalise-t-telle, soudain, il n’y a plus personne.

Avec l’impatience et l’impétuosité qui lui est coutumière, la capitaine Laribi s’évertue à identifier le coupable. Pas facile avec ces histoires enchevêtrées remontant vingt-cinq années dans le temps où tous les acteurs ont bien quelque chose à se reprocher.

Ses grands yeux de biche s’intéressent, contrariés, à l’effervescence habituelle qui rythment le hall d’accueil, au bout du couloir.

Lorsqu’un beau parleur décide de faire carrière dans le handicap et la fille de la bande, Myrtille au joli nom dont tous sont plus ou moins amoureux, termine enfermée en psychiatrie, il y a derrière, c’est certain, des histoires crasseuses, polluées par les vices des protagonistes.

Meurtres, suicides, alcoolisme et corruption. Perversions, massacre et promiscuité forment la trame de ce drame dans Nord de la France.

Je suis l’unique responsable de son geste…, avoue-t-elle.

Cela suffit pour l’homme qui, un jour de leur adolescence commune, avait surnommé avec tendresse cette femme, alors juvénile. A l’encre de ses yeux, elle a signé leur arrêt de mort à tous. La bouche scellée sur une condamnation intérieure, cet homme tire.

Avec En attendant les vers, Michaël Moslonka nous entraîne avec bravoure et verve dans une intrigue conduite de main de maître.

 

Michaël Moslonka, En attendant les vers, Riffle Noir, 2012, 357 pages, 10 €

Anton Pavlovitch Tchekhov, Drame de chasse (1884)

par Murielle Lucie Clément

Le théâtre de Tchekhov est certainement plus connu que ses récits et ses romans. Drame de chasse aussi parfois traduit par Un drame à la chasse, l’est tout aussi peu. Il s’agit là d’un roman noir si l’on peut dire, bien que le début de l’histoire fasse plutôt partie de ce que l’on nomme communément les romans de mœurs. L’action se déroule à la campagne où l’on boit énormément. Le comte Alexei Karnièiév, ami du narrateur, Sergueï Zinoviev, juge d’instruction, invite ce dernier à des beuveries monstrueuses où sont conviés nombre baladins et tziganes. Cette situation n’est pas du goût du domestique du juge qui le lui fait sentir et le lui dit à maintes reprises. Cela sans effet car le juge aime boire et ne s’en prive aucunement. Les promenades dans la campagne offrent de belles descriptions des bois et des prés et du lac. Personne dans les environs ne s’expliquent vraiment les relations du comte et du juge. On les voit ensemble, ils ont l’air de se plaire, le tout sans équivoque. Au cours de l’une de leurs randonnée à pied sur les terres du comte, ils sont surpris par la pluie et s’abritent chez un forestier malade dont la fille, Olga, les ravit. Cette rencontre avec la jeune fille en rouge coûtera très cher à l’un des protagonistes.

Cette personne digne de respect à tous égards s’avéra être une jeune fille de dix-neuf ans à la splendide tête blonde, aux yeux bleus pleins de bonté et aux longues boucles.  Elle portait une robe rouge vif, qui faisait mi-enfant mi-demoiselle. Ses jambes, fermes comme des fuseaux, portant des bas rouges, reposaient sur des souliers minuscules, presque enfantins. Ses épaules rondes, tandis que je l’admirais, ne cessaient de frissonner avec coquetterie, comme si elles avaient froid et que mon regard les mordait.

De là, un grand nombre de péripéties s’ensuivent jusqu’à la mort d’Olga qui s’avère être un crime horrible. Qui est l’assassin? Le juge fait mal son enquête. Le vrai coupable échappe et un innocent est condamné à sa place. Le rédacteur d’un journal reçoit le récit de cette incroyable aventure sous forme de manuscrit à la première personne. Le juge, Ivan Pétrovitch Kamychov, le lui remet. Est-ce lui le narrateur ? Mais alors, qui est le criminel, le sait-il?

Récit dans le récit, mise en abîme, attente du lecteur… Tchekhov se joue des genres avec des personnages haut en couleurs et un perroquet, bavard cela va de soi, dans un style soutenu et plaisant à lire. Vrai polar ou  parodie du genre? Ce récit est paru en feuilleton en 1884/1885, alors que Tchekhov, qui n’a que 24 ans à l’époque, venait de terminer ses études de médecine.

“L’ivresse ne se fit pas attendre longtemps. Bien vite, je ressentis un léger vertige. Une douce sensation de froid se mit à jouer dans ma poitrine – celle qui précède le moment où je me sens expansif et gai. Soudain, sans transition réellement perceptible, je me sentis terriblement heureux. Le sentiment de vide, d’ennui, fit place à une sensation de gaieté absolue, de joie. Je me mis à sourire. J’eus brusquement envie de bavarder, de rire, de voir des gens. ….Je me mis à ressentir la plénitude de la vie, quasiment une véritable joie de vivre, quasiment du bonheur.”
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“Il est difficile de comprendre l’âme humaine, mais comprendre son âme à soi, c’est encore plus difficile.”
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“Moi-même, pourri jusqu’à la moelle, je pardonnais, je professais la tolérance envers toute forme de déchéance, j’étais indulgent devant la faiblesse…J’avais la conviction qu’on ne pouvait pas demander à la boue de ne pas être de la boue et qu’on ne pouvait pas accuser les billets de banque qui, par la force des circonstances, se retrouvent dans la boue…Mais je ne savais pas encore que les billets peuvent se fondre dans la boue et se mêler à elle pour ne faire qu’une seule pâte. L’or aussi, donc, était soluble !”

Anton Pavlovitch Tchekhov, Drame de chasse (1884: Drama na okhoté), Actes Sud, traduit par André Markowicz et Françoise Morvan,  2001, 320 pages, 9,02 € ou 0,00€ sur Kindle store

Pierre Borromée, L’hermine était pourpre

par Murielle Lucie Clément

Peu connu, le monde de la magistrature fait irruption dans ce premier polar de Pierre Borromée. La police, la magistrature et le barreau se livrent à des antagonismes dont les méandres inquiètent finalement le meurtrier qui se pensait bien à l’abri. La police en serait-elle réduite à demander leur avis aux suspects? Une question posée par celle qui ignore n’être qu’un simple témoin devant le flic pudique, mais coléreux, Baudry. Les locataires du palais de justice souhaitent faire carrière et l’hermine s’ensanglante sous la pluie. Qui a pu sauvagement assassiner l’épouse de maître Robin, Juliette? Comment se fait-il qu’après des années de mariage elle fut encore vierge? Et Pierre Robin était-il après cinq ans encore aussi amoureux de sa belle-sœur? Autant de charges contre lui et sans la perspicacité de son avocat, maitre Bornier, Baudry aurait bien pu lui faire passer le reste de ses jours en prison. Mais alors, qui est l’assassin?

L’Hermine était pourpre a reçu le Prix du Quai des orfèvres 2012.

Pierre Borromée, L’Hermine était pourpre, Fayard, 380 pages, 8,90 €

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