Invasions irréelles – sur Philip K. Dick

par Amaury Watremez

« Je suis vivant et vous êtes morts »

Philip Kindred Dick, alias Phil Dick, ou Philip K. Dick, alias aussi Horselover Fat, et d’autres, est entré presque par effraction en 1928 dans notre univers, il est mort d’une crise cardiaque, ou s’en est peut-être échappé, juste avant de connaître la gloire et de voir plusieurs de ses romans adaptés au cinéma le premier étant « Blade Runner », adapté de « les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? », film qui ne fut pas d’ailleurs tout de suite un succès.

« Blade Runner » est au fond le film « culte » d’une génération « perdue », celle à qui l’on affirmait que tous les rêves étaient possibles, que le monde lui appartenait, et qui a vite déchanté une fois arrivée à l’âge adulte, comprenant vite que le monde dans lequel elle allait vivre ressemblerait plus à un roman « dickien » qu’aux lendemains qui chantent que lui avait promis ses parents.

Il fallut attendre le « director’s cut » de 1992 et l’engouement pour le mouvement « cyberpunk » pour que l’on comprenne l’importance du film de Ridley Scott.

Philip K. Dick eut une vie des plus chaotiques, plusieurs mariages, quelques chats, des amphétamines par brouettées, pour tenir la nuit et continuer d’écrire, des petits boulots ; réparateur de télévisions, d’électrophones et de télévision, comme Joe Chip dans « Ubik », vendeur de disques se rêvant « disc-jockey » cosmique comme celui de « Docteur Bloodmoney », il laisse des dizaines de nouvelles et de romans écrites pour vivre, car chez lui l’écriture était un enjeu existentiel dans toutes les dimensions que cela implique.

Il y a deux biographies indispensables pour faire sa connaissance, en plus de le lire bien sûr, c’est le livre d’Emmanuel Carrère, « Je suis vivant et vous êtes morts », absolument magnifique, qui prend son titre d’une phrase aux implications sinistres dans « Ubik ».

Il ne faudrait pas oublier aussi un livre qui est une sorte de biographie, moins classique certes, de cet auteur, beaucoup plus originale et tout aussi passionnante : « Requiem pour Philip K. Dick » de Michael Bishop dans laquelle il devient carrément dieu.

Et l’« ABC Dick » d’Ariel Kyrou est une introduction intéressante à son œuvre.

La biographie de Lawrence Sutin, « Invasions Divines », a l’utilité non négligeable d’être exhaustive, elle bénéficie également de l’ « imprimatur » de Paul Williams, l’exégète dickien par excellence, mais elle est bien trop sage pour un auteur comme Philip K. Dick.

Ces deux gardiens du temple auraient voulu publier la monumentale exégèse de Philip K. Dick, mais il vaut mieux que celle-ci par son ampleur indigeste (plus de deux-mille pages), et certainement son délire reste un mythe.

Philip K. Dick et le « multivers »

Il était à peu près certain que la réalité ou ce que nous nommons ainsi n’existe pas. Nous vivons dans un multivers où les réalités se télescopent et s’entrechoquent et dont l’homme reste prisonnier. Et au fond comme d’autres, ce que questionne cet auteur c’est notre monde et le présent perpétuel dans lequel il baigne, les faux-semblants mortifères dont il se gargarise, les illusions qu’il entretient.

Et que ce qui reste de notre réalité, de notre humanité, nous sommes incapables au fond de le comprendre, de le sentir. Il était connu dans les années 60 pour son uchronie  « le maître du Haut château » qui raconte l’histoire d’un monde où l’Amérique a perdu la guerre et a été envahie par les japonais. Dans ce livre, l’auteur ne mise pas sur le spectaculaire, les grands effets, il raconte de la vie d’hommes et de femmes ordinaires.

Les uchronies sont des anti-utopies, ou dystopies, elles imaginent le monde tel que nous l’aurions connu si un évènement n’avait pas eu lieu, majeur ou pas. L’écrivain part alors du fameux « et si.. ? », et joue à, se faire peur, ainsi qu’à son lecteur, ce qui permet aussi de le mener à réfléchir sur le monde dans lequel il vit.

Cela ouvre une infinité d’imaginaires, une multitude de mondes mentaux et pour lui les uchronies ne sont que des rapports sur des autres univers auxquels sa sensibilité et son imagination lui permettent d’avoir accès plus que d’autres.

L’écriture de Philip K. Dick 

Philip K. Dick part d’idées classiques de Science-Fiction pour les tordre et les épuiser, mais il va beaucoup plus loin. Et au fond il se fiche de faire de l’anticipation, comme Ballard.

Comme chez Ballard d’ailleurs, les ordinateurs et les androïdes fonctionnent avec des bandes perforées, et si les voitures volent on ne sait pas par quelle technique.

Ce n’est pas ça qui importe au fond de toutes manières. L’anticipation devient vite ridicule. Ballard donc et les auteurs liés à la « New Thing », dont Harlan Ellison, se libèreront de tout l’attirail des « pulps », des monstres aux yeux pédonculés, des cosmonautes respirant sans casque dans l’espace, des jeunes filles en détresse prises dans les tentacules de monstres affreux.

Par exemple, les histoires de paradoxes temporels et de voyages dans le temps sont nombreuses dans ses récits courts, dont en particulier « l’Orphée aux pieds d’argile », où il met en scène un écrivain minable qui n’arrive pas à vendre ses histoires de Science-Fiction, et qui écrit des dramatiques « western » pour la télévision, ou « les Papillons », dans laquelle un explorateur du futur ramène d’étranges papillons d’un monde, qui semble déserté par les hommes, dont ils sont les seuls êtres vivants.

Dans une magnifique nouvelle de Bradbury, « un coup de tonnerre », il suffit d’un tout petit papillon écrasé par la botte d’un des personnages pour que le monde change. Dans « la patrouille du temps » de Poul Anderson, les patrouilleurs passent leur temps à réparer les forfaits de criminels temporels qui détournent le cours normal des choses. Dans les deux nouvelles de Dick citées ci-dessus, c’est le futur qui a des conséquences sur le présent, et non le passé.

Bien sûr, comme dans tout livre de Philip K. Dick ce n’est pas aussi simple que ça, dans le roman, tous les personnages sans exception consultent le « Yi King » pour savoir leur avenir, et si le maître du haut-château qui donne son nom au roman a effectivement écrit un roman où les alliés ont vaincu les nazis, dans le livre fictif du roman, ils la gagnent en 1947.

Seul monsieur Tagomi, un des personnages, percevra notre réalité en s’asseyant sur un banc dans un parc de San Francisco.

Comme il a écrit dans des « pulps » toute sa vie, et publié des romans dans un genre considéré uniquement sous l’angle du roman de divertissement, du roman de gare, peu de critiques sérieux (note personnelle : les critiques sont toujours sérieux, ils lisent toujours les livres dont ils traitent, je vous assure) s’étaient soucié de son style souvent très mal traduit.

En France, Jacques Goimard fut un des premiers à lui rendre justice sur ce plan et l’on découvre grâce à lui que Philip K. Dick n’est pas très éloigné de Jarry ou Vialatte, ou Marcel Aymé, pour son goût pour l’absurde, le grotesque, le réel qui bifurque soudain sans prévenir au coin de la rue ou d’une phrase.

L’importance des jeunes filles aux cheveux noirs 

Il en était persuadé à la fin de sa vie, ou peut-être était-ce encore une mystification, c’était sa sœur jumelle décédée à cause de la négligence et de l’inconscience de sa mère qui oubliait régulièrement de les nourrir alors qu’ils étaient petits enfants qui avait vécu alors que lui était certainement mort à sa place.

Ses romans et nouvelles sont pleins de jeunes femmes aux cheveux et aux yeux noirs au regard empli de reproche, et de tristesse, dure et sans pitié, et fragile, qui sont sa sœur, et dans la plupart de ses récits les épouses sont d’horribles viragos fantasques et un rien violentes comme l’était sa mère, telle la sœur du « barjo » dans « Confessions d’un barjo », un des rares romans « mainstream » qu’il ait écrit, sa seule œuvre « hors genre » (mais pas tant que ça car dans « Confession d’un barjo » on trouve des éléments fantastiques)), qui ait connu un certain succès.

Il dédie malignement  cette œuvre à une de ses épouses, suggérant qu’elle lui a inspiré la figure de l’épouse hystérique.

Ce ne sera pas la dernière fois qu’il se permettra ce genre de dédicaces au fond dignes d’un gosse.

Bien souvent, il, appellera au secours en pleine nuit les femmes de sa vie, qui se précipitant pour le sauver le trouveront feignant l’étonnement de les voir débarquer, mais ravi de pouvoir les retenir le reste de la nuit pour se faire consoler d’angoisses par contre tout à fait réelles.

Ce ne sera pas non plus sa dernière tentative de roman « mainstream » qui lui aurait permis d’échapper au ghetto science-fictionnelle. Mais peut-être excepté les « confessions d’un barjo » ou « au pays de Milton Lumsky » qui parle de l’« americana » et ses mirages, il faut dire que les livres se voulant ordinaires chez K. Dick étaient quand même beaucoup moins intéressants.

Le dieu du bizarre dans les romans de Philip K. Dick

Dans les histoires de Philip K. Dick, les robots sont plus humains que les êtres humains, mais ont la déplorable habitude de se comporter en psychanalyste de comptoir, les êtres humains sont manipulés par les évènements, les choses et tout ce qui les entoure, sont dépassés par un univers froid et sans âme, qui n’a pas vraiment de sens apparent, sauf pour les fous, les inadaptés, les écrivains fatigués seuls capables de voir Dieu, un dieu du bizarre dont on ne comprend pas les actions et encore moins les buts qu’il poursuit.

Cette illumination lui serait venue suite à la visite chez lui d’une vendeuse de médicaments venue lui apporter des antidouleurs pour une rage de dents. C’est la version que raconte Robert  Crumb dans la BD célèbre où il décrit la crise mystique du créateur du « Dieu venu du centaure » dans lequel l’univers est enfermé dans la psyché d’un drogué qui n’est plus tout à fait un être humain.

Ce sera l’obsession dernière de l’écrivain qui écrira avant la « Trilogie Divine », qui est une tétralogie (toujours les paradoxes), car « Radio libre Albemuth » est le canevas des trois romans la composant, et en donne les clés.

Ces idées farfelues sont sans doute la conséquence de la rencontre de l’écrivain avec un autre dingue californien, le genre de gourou complètement fou que l’on trouvait dans la région de la Baie de San Francisco à l’époque de l’« été de l’amour », l’« évêque » Pike, un illuminé qui se prenait pour un prophète.

Ce personnage recèle en lui des parts d’ombre, ces parts d’ombre que l’on oublie maintenant quand on évoque les années soixante, et qui ont conduit un autre gourou et sa « famille » à massacrer Sharon Tate et plusieurs autres personnes.

On se souvient aussi de Jayne Mansfield fréquentant Anton La Vey, fou furieux, relation de Kenneth Anger, juste avant de mourir décapitée par un camion perdu dans un brouillard sans doute méphitique.

Philip K. Dick et les paradis artificiels

On fait souvent de Philip K. Dick l’auteur psychédélique par excellence, qui a pris différentes substances hallucinogènes et en a tiré ses idées, alors qu’il n’a pris du LSD qu’une seule fois, ce fut d’ailleurs une expérience extrêmement douloureuse, et que les amphétamines qu’il avalait comme des bonbons lui permettaient surtout de pouvoir continuer à écrire et faire vivre les siens, car l’écrivain, ami lecteur, ne vit pas non plus d’amour et d’eau fraîche contrairement au cliché largement répandu de l’auteur maudit écrivant sous des combles dans une chambre mal chauffée ses poèmes et romans, s’envoyant de temps à autres une rasade de whisky pour continuer.

Ceux qui sont persuadés que la drogue ou l’alcool donnent de l’inspiration n’ont dû jamais lire « les paradis artificiels » de Baudelaire ou « le club des haschischins » de Théophile Gauthier dans lesquelles les deux auteurs montrent bien que cela n’a jamais donné aucun génie,  que cela ressort finalement du désir de l’écrivain de tout explorer des sensations humaines, y compris celles que procurent les drogues ou l’alcool.

Quand la maison de Philip K. Dick deviendra entre 1970 et 74 pendant une crise d’inspiration sévère, on n’y fumait jamais du tabac, mais Dick, s’il ne s’interdisait pas un « joint » de temps à autres, était un peu comme le papa débonnaire et sympathique des « freaks » qui squattaient chez lui.

Philip K. Dick décrira d’autres paradis artificiels dans lesquels les hommes et les femmes d’une colonie martienne sèche et sans avenir vivent l’existence d’une poupée substitut de Barbie pour oublier la dureté de leurs conditions (dans la nouvelle « Au temps de poupée Pat «  et dans « le Dieu venu du Centaure ».

A noter que Mars, entre autres dans « Le bal des schizos » ou « Le temps désarticulé », est presque un personnage à part entière dans l’œuvre de Philip K. Dick, parfois verte et idyllique, image d’un paradis perdu, en miroir à une terre en voie d’extinction, elle est aussi et d’autres fois un enfer vers lequel l’humanité est partie croyant y trouver un refuge bien illusoire.

La Faucheuse est injuste, Philip K. Dick est mort alors qu’il trouvait enfin une certaine sérénité dans son existence, qu’il s’était enfin libéré des amphétamines, et qu’il commençait enfin à gagner sa vie avec ses romans. Je suis à peu près certain que la « Faucheuse » est une fille aux cheveux noirs, au regard à la fois triste et farouche et que lorsqu’elle est venue pour lui, il l’a tout de suite reconnue.

Ouvrages cités :

Philip K. Dick, Le Maître du haut-château, Éditions Flammarion, collection « J’ai lu – Nouveaux Millénaires », février 2012, 346 pages, 17,10€

Philip K. Dick, Le Dieu venu du Centaure, Éditions Flammarion, collection « J’ai lu – Science-Fiction », janvier 2002, 284 pages, 4,80€

Philip K. Dick, Ubik, Éditions 10-18, collection « Domaine étranger », septembre 1999, 288 pages, 7,10€

Philip K. Dick, Docteur Bloodmoney, Éditions Flammarion, collection « J’ai lu – Science-Fiction », septembre 2002, 253 pages, 6€

Philip K. Dick, Le temps désarticulé, Éditions Flammarion, collection « J’ai lu – Science-Fiction », février 2001, 250 pages, 6€

Philip K. Dick, Le bal des schizos, Éditions Jean-Claude Lattès, janvier 1979, 314 pages, 18€

Philip K. Dick, Radio Libre Albemuth, Éditions Gallimard, collection « Folio – Science-Fiction », Janvier 2006, 378 pages, 7,30€

Philip K. Dick, La Trilogie divine, Éditions Denoël, Collection « Lunes d’Encre », Février 2002, 947 pages, 25€

Philip K. Dick, Nouvelles : tome 1, 1947-1953, Éditions Denoël, Collection « Lunes d’Encre », 1512 pages, 25€

Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts, Éditions du Seuil, collection « Points », septembre 1999, 373 pages, 7,50€

Michael Bishop, Requiem pour Philip K. Dick, Éditions Gallimard, collection « Folio/Science-Fiction », janvier 2002, 514 pages, 7,50€

Lawrence Sutin, Invasions divines – Philip K. Dick, une vie, Éditions Gallimard, collection « Folio/Science-Fiction », Février 2002, 712 pages, 8,90€

Ariel Kyrou, ABC-Dick : Nous vivons dans les mots d’un écrivain de science-fiction, Éditions Inculte, Collection Temps Réel, Avril 2009, 427 pages, 22€

Poul Anderson, la Patrouille du temps, Éditions Le Livre de Poche, Collection Science-Fiction, Octobre 2007, 286 pages, 6,50€

Ray Bradbury, Un coup de tonnerre et autres nouvelles, Éditions Larousse, Collection « Les Contemporains classiques de demain », octobre 2010, 352 pages, 3,95€

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels : Précédé de La Pipe d’opium, Le Hachich, Le Club des Hachichins (de Théophile Gauthier), Éditions Gallimard, collection « Folio Classiques », Août 2007, 275 pages, 4,10€

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