Marc Dugain, Avenue des Géants

par Murielle Lucie Clément

Comme chaque mois, elle lui fait face après s’être installée lourdement sur sa chaise. Elle sort les livres de son sac, une dizaine. Pour la plupart ils ont une couverture cartonnée. Il y jette un coup d’œil rapide, et les pose devant lui. Elle sourit d’un trait fin sans le regarder en face. Elle fait en sorte depuis des années de ne jamais croiser son regard, ce qui l’oblige à beaucoup tourner les yeux. Elle baisse souvent la tête. C’est l’occasion pour lui de voir le sillon de sa calvitie au milieu de son crâne s’élargir. Elle a les cheveux longs et il est difficile de dire quand ils sont propres. Même propres, ils n’ont pas l’air de l’être. Elle a dû être passablement jolie, pour autant qu’on puisse distinguer une ancienne beauté derrière des traits bouffis. Affaissé il l’est aussi, mais il a de bonnes raisons de l’être. Alors qu’elle, on se demande. Il aime bien cette femme. En fait, il en est venu à conclure qu’il l’aime bien parce qu’il ne ressent rien pour elle, ni amour ni haine. Parfois un peu d’agacement. Il lui en veut d’être la seule personne à lui rendre visite. Il lui en veut pour les autres qui ne le visitent jamais, ce qui est un peu injuste vu qu’il n’y a plus d’autres.

Avenue des Géants. Un début laborieux que celui de ce roman. Un peu comme une longue hésitation, l’intrigue se traîne au fil des pages sans que le lecteur soit emporté vers un ailleurs ou même un quelque part. Un tueur en série dont on comprend qu’il l’est vers la fin, presque comme une surprise qui n’en est pas vraiment une. Une surprise foirée, en somme. Dugain est loin de présenté ici son meilleur roman avec la vie de Al Kenner, un homme au QI supérieur à celui d’Einstein. Il tue ses grand-parents. Encore mineur, il échappe à la prison pour ce double crime et après un bref séjour de quelques années en hôpital psychiatrique est considéré apte à reprendre la vie sociale. Toutefois, à une condition: il doit resté éloigné de sa mère. Quelques années passent encore et son casier judiciaire est effacé pour bonne conduite et il intègre les forces de police. Entre-temps, il lit beaucoup et écrit. Ce qui lui octroie une opinion sur les écrivains et la littérature et des réponses à des questions comme: pourquoi les gens écrivent-ils? Al Kenner est un géant de deux mètres vingt, mais le titre du livre n’a rien ou presque à faire avec sa taille hors du commun. Il s’agit du nom d’une avenue où il passe à un moment précis de sa vie, moment dans lequel il voit un symbole.

Pour le lecteur attentif, toutefois, Avenue des Géants traite les bonnes questions sur un système où un repris de justice peu perpétrer ses crimes de sang en toute impunité en passant pour un citoyen modèle.

Marc Dugain, Avenue des Géants, Gallimard, 2012, 361 pages, 21,50 €

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