Laëtitia Milot, On se retrouvera

Laetitia Milotpar Murielle Lucie Clément

Un roman noir, noir, noir de chez noir !  On se retrouvera, de Laëtitia Milot dénonce le scandale de l’impunité des coupables dans nombreux crimes sexuels où les victimes sont souvent des femmes. Margot, une jeune femme d’une trentaine d’années, part à la recherche des violeurs de sa mère car l’un d’eux pourrait être son père biologique. Sa mère a subi le plus terrible des viols, celui où les violeurs se relaient pour avilir la femme, la jettent à terre comme une bête, l’insultent et la martyrisent. Non contents de jouir de son corps, ils le brutalisent et l’estropient. Margot veut comprendre ce qui s’est passé neuf mois avant sa naissance. Sa mère lui a confié ce secret, terrible et enfoui depuis trente ans, sur son lit de mort à l’hôpital. Qu’est-ce qui l’a poussé à parler si longtemps après les événements alors qu’elle s’était tue jusqu’à présent? Et ce père, indigne, qu’est-ce qui avait pu lui passer par la tête pour, avec ses copains, attaquer cette jeune fille qui tranquille rentrait chez elle à pied le soir du drame, comme s’il s’agissait d’une bonne farce? Margot se sent avilie et dépossédée comme si c’était elle qui avait subi ce viol collectif.

Laëtita Milot débute son roman par la scène du viol. Horrible et dense, cette scène écrite à la première personne scotche d’emblée le lecteur qui ne laissera pas la lecture avant d’être arrivé à la dernière ligne. Un roman magistral, orchestré de main de maître où la douleur, la passion et l’amour se mêlent à la folie des hommes en un condensé de fulgurante vérité. Qu’importe si parfois un cliché éculé surgit de l’ombre ou si ce sont toujours des goulées d’air que Margot avale pour reprendre pied après certaines découvertes inacceptables, le plaisir de la lecture est au rendez-vous et le roman digne de figurer parmi les plus grands du genre. Mais y a-t-il un genre lorsqu’il s’agit de décrire la souffrance des femmes?

Laëtitia Milot, On se retrouvera, Fayard, Noir, 2013, 333 pages, 19 €

Alexandre Adamovitch, Biélorussie en flammes

Khatynpar Murielle Lucie Clément

Un livre absolument bouleversant de réalisme. Des scènes  terrifiantes. Tous les habitants du village de Khatyn ont été brûlés vifs par les Allemands au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le 22 mars 1943, les Allemands encerclèrent le village et réunir les habitants, femmes et enfants compris, nourrissons et vieillards dans une grange et y mirent le feu. Ceux qui essayaient de s’échapper étaient fusillés à bout portant. Ils étaient tous innocents. Mais, à 6 kilomètres de là, un convoi allemand avait été attaqué par les partisans. En représailles, le village fut radié de la carte.  Seul un adulte échappa au massacre, Joseph Kaminsky, pour hélas découvrir le cadavre de son fils parmi les brûlés. La sculpture du mémorial est une illustration de son calvaire et la symbolisation du martyr de tous les habitants. Malheureusement, Khatyn ne fut pas un cas isolé et un habitant sur quatre de Biélorussie périt pendant la guerre, de déportation ou en résultat d’assassinats comme celui-ci.

Khatyn est à ne pas confondre avec Katyn où les soldats soviétiques exécutèrent quelques milliers d’officiers polonais.

Le roman d’Alexandre Adamovitch traite, donc, de Khatyn, le village incendié. Un jeune garçon, plein d’admiration pour les partisans aimerait les rejoindre. Il est le narrateur et par ses yeux, les événements sont vus et racontés. Cette situation accentue l’identification du lecteur et, un grand nombre de scènes est presque insoutenable dans la précision des descriptions. A plusieurs détails, il devient évident que l’auteur a fait la guerre et a vu de ses propres yeux la plupart des épisodes qu’il décrit. La campagne est magnifiquement détaillée et on aimerait s’y promener jusqu’au moment où surgit l’horreur de la guerre dans toute sa monstruosité.

Alexandre Adamovitch, né en septembre 1927 dans la région de Minsk est décédé en 1994. Son roman, de nos jours hélas, difficile à trouver – excepté sur les plateformes de livres d’occasion et dans des brocantes–, est un des rares écrits avec autant de verve, de passion et de talent.

Alexandre Adamovitch, Biélorussie en flammes, traduit du russe par Jean Champenois suivi de La guerre sous les toits, traduit par Olga Tatarinova, Paris-Moscou, Livre Club Diderot/Editions du Progrès (Collection Florilège ), 1977. Titres originaux: KHATYNSKAIA APOVESTS, VAINA PAD STEKHAMI.

Crédits photographiques:  2005 SMC “Khatyn”

Affaire Obertone?

Utoya islandpar Murielle Lucie Clément

Y aura-til une affaire Obertone ? On peut ou non aimer le livre de Laurent Obertone La France orange mécanique, mais force est de reconnaître que les Editions Ring ont fait un sacré coup éditorial avec sa publication. Personnellement, je n’ai pas lu le livre. Seuls quelques extraits me sont parvenus par voix de presse. Par ailleurs, je ne pense pas que j’aurais aimé le lire car il traite d’un sujet qui m’intéresse peu. En revanche, le nouveau livre à paraître de l’auteur, Utøya,  le 22 août prochain a toute mon attention. Les tueurs de masse, tueurs isolés cela s’entend, semblent un symptôme de notre époque. Et les médias s’emparent de leur histoire avec des malentendus, des inventions parfois, des semi-vérités et, aussi, des mensonges souvent. Laurent Obertone réussira-t-il le pari de tenir l’équilibre entre la relation du fait divers et l’œuvre de fiction ? Entre la folie d’Anders Breivik et la folie de notre époque ? L’autre question, pour moi, est cette violence qui sévit, d’où vient-elle? Que se joue-t-il dans l’esprit d’un homme qui massacre une trentaine de victimes d’un seul coup? Que Laurent Obertone se penche sur ce problème est tout à son honneur.

Des images sobres illustrent ce qui deviendra, on n’en doute pas, un trailer qui fera date. L’Ave Maria chanté a capella d’une voix glaciale, transperce les os jusqu’à la moelle. Bravo, pour cette prestation osée de Shirin-Ariane.

© crédits photographiques AP

Nina Berberova, Chroniques de Billancourt

Berberova Billancourtpar Murielle Lucie Clément

1928. Nina Berberova, arrivée de fraîche date à Paris rencontre le peuple russe de l’immigration. Renault et les usines de carrosserie offrent, sinon le gîte et le couvert, un travail et un lieu de rassemblement à tous des déboussolés, arrachés à leur patrie qui disparaît dans la Révolution et le bolchevisme. L’empire soviétique est né; l’empire tsariste a sombré dans le sang et les désillusions. A Billancourt – loin d’être un havre de paix – il y a moyen de reconstruire une vie et de s’établir dans un quotidien dont le passé fait preuve de présence. Nina Berberova, raconte les plaisirs, les déboires, les liens, les pleurs et les peurs de ceux qu’on nomme souvent “le petit peuple” où dominent, avant tout, les divergences en dépit de l’amalgame créé par Monsieur Renault. Grâce à ces employés – qui ont peu d’autres choix –, qu’il va chercher à leur sortie d’URSS, il augmentera de façon colossale sa fortune jusqu’au démantèlement des usines. Chroniques de Billancourt, comme son nom l’indique, consiste en courts récits, des chroniques, et esquisse la vie, telle qu’elle fut vécue, par les déracinés de l’Histoire. Ainsi, “Le Manuscrit de Billancourt” dont personne ne savait l’existence, et que la mort de l’auteur révéla; “Kolka et Liosenka”, deux enfants d’un premier et second mariage qui visitent leur père sans avoir connaissance l’un de l’autre; “Ici on pleure” qui décrit la vie difficile dans cette banlieue parisienne. Nina Berberova, trace ici des portraits comiques, tragiques, loufoques et plein de justesse, d’une écriture économique avec une acuité incisive. Des chroniques à lire en savourant leur drôlerie parfois sans oublier que les moments relatés ont existé.

Nina Berberova, Chroniques de Billancourt, Actes Sud, 1999, 257 pages, 7,70 €

 

 

 

Mai 2013

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Aventure littéraire

Un site dédié à la littérature, les écrivains et l’écriture. Plusieurs rubriques vous accueillent avec des articles placés tout au long du moins.

Nous vous recommandons spécialement : Vous avez dit « Démocratie » ? par Murielle Lucie Clément.

Si nous étions en démocratie, l’information serait accessible à tous. Or, il est loin d’en être question. Ou plutôt, c’est cela la vraie question. En parlant d’information, nous ne signifions pas la propagande médiatique qui en tient lieu, ni les publicités télévisuelles qui essaient de nous faire croire – et qui y parviennent souvent – à l’utilité de produits inutiles dont l’utilisation à long terme rend malade et nous font développer des pathologies tant physiques que psychiques. Propagande médiatique ? Oui, propagande médiatique ! Propagande qui embrouille les cartes, les faits, les délits. Propagande qui désinforme, qui veut nous faire croire que nous vivons en démocratie en nous présentant des pays encore plus mal lotis. Pays qui  – pour beaucoup d’entre eux – sont le résultat de notre politique, non seulement passée, mais présente. Pas tous. C’est vrai, pas tous. Mais plus mal lotis, le sont-ils vraiment ? Nous n’avons que les médias pour nous le faire voir, lire, croire.

L’information est loin d’être accessible à tous et elle le restera tant que nous n’apprendrons pas à y accéder. C’est-à-dire apprendre à penser, à réfléchir par soi-même. D’aucuns – peu au courant de son impact mondial – ont critiqué le pamphlet de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! Le seul reproche qui aurait pu lui être fait, fut son titre car pour s’indigner il faut savoir, être au courant et non suivre le courant, mais remonter le courant, être la petite goutte qui nage à contre-courant. Oui, c’est plus ardu que de se laisser porter par la vague. Pensez ! ou Réfléchissez !  aurait été un titre plus juste dans cette optique, mais moins porteur et phonétiquement moins accrocheur. Plus injonctif aussi. Plus que tout, un tel titre aurait fait réfléchir et se rendre compte que nous ne pensons pas assez, que nous ne réfléchissons pas assez par nous-mêmes. Passer pour des écervelés, aucun d’entre nous ne le veut. Et pourtant, c’est ce que nous sommes. Nous poussons des cris d’orfraie dès qu’un scandale anodin en soi éclate. Anodin car c’est loin d’être un scandale, tout au plus un état de faits, graves peut-être, mais depuis belle lurette établis et connus. Sans remonter bien loin, il y a eu DSK. Mais les médias connaissaient depuis longtemps l’appétit charnel presque insatiable de cet homme. Viol, pas viol ? L’intérêt véritable était et est autre. Ces scènes sexuelles se produisaient de manière récurrente, mais on en parlait que dans les couloirs et en off. L’information n’était pas pour tous ! Et soudainement, pour quelle raison que ce soit, l’information devient, non pas d’intérêt public, mais profitable à quelques uns et elle est divulguée. Que Naffissatou Diallo ait été forcée par DSK était beaucoup moins important à savoir que pourquoi ces révélations – arrivant à point nommé pour certains et beaucoup moins pour d’autres – étaient  publiées ainsi que toutes celles qui ont suivi. La France et le monde entier se régalaient ou s’offusquaient promptement des galipettes d’un homme qui aurait dû devenir président de la République, l’obligeant à démissionner. Quelles peuvent être les autres affaires menaçant de se montrer au grand jour qui l’ont poussé vers une telle décision ? Voilà ce qui serait intéressant à connaître.

La France a donc hérité de François Hollande. Un homme que l’on imagine mal en compagnie intime. Et pourtant… Ce président vit en concubinage. Situation relationnelle impensable il y a cinquante ans. Impensable… du moins en public car la France a connu Mitterand et ses deux ménages avec la complicité des médias muets. Oui la France possède un appareil médiatique libre mais complètement autocensuré. Quand Edwy Plenel  vient faire l’apologie de Médiapart et la révélation du scandale Sarkozy-Bettencourt et s’insurge contre le compte en banque caché de Jérôme Cahuzac, cela ne devrait tromper personne. Pas que Monsieur Plenel soit trompeur en soi. On peut lui faire confiance pour révéler ce qui doit l’être le moment opportun. C’est le système qui veut cela. Lancer des combats d’arrière-garde pour occulter les vrais débats. Lorsque la foule gronde, le mieux est de lui donner de quoi passer sa vindicte. Alors, vous avez dit : démocratie ?

Ce texte a été publié dans sa version espagnole sur “El Boson democratico” http://www.separaciondepoderes.es

 

Vous avez dit « Démocratie » ?

Murielle Lucie Clement 5par Murielle Lucie Clément

Si nous étions en démocratie, l’information serait accessible à tous. Or, il est loin d’en être question. Ou plutôt, c’est cela la vraie question. En parlant d’information, nous ne signifions pas la propagande médiatique qui en tient lieu, ni les publicités télévisuelles qui essaient de nous faire croire – et qui y parviennent souvent – à l’utilité de produits inutiles dont l’utilisation à long terme rend malade et nous font développer des pathologies tant physiques que psychiques. Propagande médiatique ? Oui, propagande médiatique ! Propagande qui embrouille les cartes, les faits, les délits. Propagande qui désinforme, qui veut nous faire croire que nous vivons en démocratie en nous présentant des pays encore plus mal lotis. Pays qui  – pour beaucoup d’entre eux – sont le résultat de notre politique, non seulement passée, mais présente. Pas tous. C’est vrai, pas tous. Mais plus mal lotis, le sont-ils vraiment ? Nous n’avons que les médias pour nous le faire voir, lire, croire.

L’information est loin d’être accessible à tous et elle le restera tant que nous n’apprendrons pas à y accéder. C’est-à-dire apprendre à penser, à réfléchir par soi-même. D’aucuns – peu au courant de son impact mondial – ont critiqué le pamphlet de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! Le seul reproche qui aurait pu lui être fait, fut son titre car pour s’indigner il faut savoir, être au courant et non suivre le courant, mais remonter le courant, être la petite goutte qui nage à contre-courant. Oui, c’est plus ardu que de se laisser porter par la vague. Pensez ! ou Réfléchissez !  aurait été un titre plus juste dans cette optique, mais moins porteur et phonétiquement moins accrocheur. Plus injonctif aussi. Plus que tout, un tel titre aurait fait réfléchir et se rendre compte que nous ne pensons pas assez, que nous ne réfléchissons pas assez par nous-mêmes. Passer pour des écervelés, aucun d’entre nous ne le veut. Et pourtant, c’est ce que nous sommes. Nous poussons des cris d’orfraie dès qu’un scandale anodin en soi éclate. Anodin car c’est loin d’être un scandale, tout au plus un état de faits, graves peut-être, mais depuis belle lurette établis et connus. Sans remonter bien loin, il y a eu DSK. Mais les médias connaissaient depuis longtemps l’appétit charnel presque insatiable de cet homme. Viol, pas viol ? L’intérêt véritable était et est autre. Ces scènes sexuelles se produisaient de manière récurrente, mais on en parlait que dans les couloirs et en off. L’information n’était pas pour tous ! Et soudainement, pour quelle raison que ce soit, l’information devient, non pas d’intérêt public, mais profitable à quelques uns et elle est divulguée. Que Naffissatou Diallo ait été forcée par DSK était beaucoup moins important à savoir que pourquoi ces révélations – arrivant à point nommé pour certains et beaucoup moins pour d’autres – étaient  publiées ainsi que toutes celles qui ont suivi. La France et le monde entier se régalaient ou s’offusquaient promptement des galipettes d’un homme qui aurait dû devenir président de la République, l’obligeant à démissionner. Quelles peuvent être les autres affaires menaçant de se montrer au grand jour qui l’ont poussé vers une telle décision ? Voilà ce qui serait intéressant à connaître.

La France a donc hérité de François Hollande. Un homme que l’on imagine mal en compagnie intime. Et pourtant… Ce président vit en concubinage. Situation relationnelle impensable il y a cinquante ans. Impensable… du moins en public car la France a connu Mitterand et ses deux ménages avec la complicité des médias muets. Oui la France possède un appareil médiatique libre mais complètement autocensuré. Quand Edwy Plenel  vient faire l’apologie de Médiapart et la révélation du scandale Sarkozy-Bettencourt et s’insurge contre le compte en banque caché de Jérôme Cahuzac, cela ne devrait tromper personne. Pas que Monsieur Plenel soit trompeur en soi. On peut lui faire confiance pour révéler ce qui doit l’être le moment opportun. C’est le système qui veut cela. Lancer des combats d’arrière-garde pour occulter les vrais débats. Lorsque la foule gronde, le mieux est de lui donner de quoi passer sa vindicte. Alors, vous avez dit : démocratie ?

Ce texte a été publié dans sa version espagnole sur “El Boson democratico” http://www.separaciondepoderes.es

Katrina Kalda, Arithmétique des dieux

Kalda dieuxpar Murielle Lucie Clément

Le premier roman de Katrina Kalda, Un roman estonien, était un pur joyau à découvrir (voir notre critique); le deuxième, Arithmétique des dieux, est un bijou. Bien que le début laisse pressentir une fin tragique, cette fin est tout de même une surprise. C’est une vraie jubilation que de se laisser porter par le chassé-croisé des destinées livrées au papier. Ce qui séduit chez Katrina Kalda, c’est son écriture, son maniement de la langue où se devine son amour pour le français. Lettres de camp et journal intime s’enchevêtrent pour le plus grand plaisir du lecteur qui découvre un monde inconnu: celui des Lettres estoniennes dont un grand nombre de titres émaille les pages. L’univers carcéral sibérien dans la région de Tomsk lui apparaît sous un jour nouveau s’il le connaissait déjà. Kalda évite les sirènes de la facilité et nous attendons avec un plaisir anticipé son prochain roman.

Katrina Kalda, Arithmétique des dieux, Gallimard, 2013, 214 pages, 16,90 €

Alain Duault, Les sept prénoms du vent

Duault 7 ventpar Murielle Lucie Clément

Il est assez rare qu’un Grandéditeur se donne la peine de publier de la poésie contemporaine. Le fait mérite que l’on s’y attarde. Les sept prénoms du vent d’Alain Duault n’est pas un livre. C’est un mets délicieux à savourer sans modération, mais un mets avec une âme, une âme magique: celle de l’auteur qui partage ici, son moi intime et profond et bien d’autres choses encore. Une poésie cherchée, fouillée très loin mais sans affectation; une poésie ciselée dans les mots, mais sans préciosité; une poésie référence, mais sans imitation. Bref, une poésie poésie à goûter pour se délecter; une poésie impossible à raconter, mais à lire pour se transcender.

Alain Duault, Les sept prénoms du vent, Gallimard, 2013, 123 pages, 16,90 €

Tiphaine Samoyault, Bête de cirque

Samoyault bete cirquepar Murielle Lucie Clément

Selon la quatrième de couverture, Bête de cirque serait un “livre lucide et poignant” dans lequel Tiphaine Samoyault tracerait obstinément la vérité, à la fois intime et politique, de l’expérience de l’engagement”. Lire cette quatrième avant le livre aurait été une très bonne chose, un gain de temps remarquable car je n’aurais jamais commencé la lecture du livre. En effet, qui croit en un livre lucide? Si un éditeur doit écrire autant d’ineptie pour vendre un livre, ce dernier ne peut être que – mauvais est peut-être un qualificatif inapproprié – mais insipide est certainement correct en l’occurrence après lecture. Cette phrase aurait encore pu passer, mais en prime: ce livre est terriblement mal écrit. Si l’auteur a relu sa prose, une omission claire et nette des corrections s’est ensuivi: “Je n’étais pas la seule à ne pas m’en sortir”. Comment un auteur décent peut-il laisser passer sous sa plume – ou devant son écran – une telle horreur, des assonances qui écorchent l’oreille? D’autant plus que la dite phrase aurait pu – et aurait du – être supprimée sans problème pour le paragraphe qui aurait gagné en clarté de cette amputation. Pas que le livre eut été meilleur. Il est raté, sans rémission possible et l’appel à Ernaux est loin d’arranger les choses. “Il me manquait le dimanche de juin, la scène où son père a frappé sa mère, le métier des parents, la disposition des corps. Il me manquait les mêmes années, les mêmes chansons. J’étais à la recherche de sa langue”. Mazette! Vouloir être Ernaux ! Vouloir écrire comme elle est un suicide littéraire ! Ernaux est illisible et le restera. Illisible pour les amateurs de littérature d’un certain niveau. Inutile de préciser ce niveau puisque la plupart des lecteurs veulent ignorer ce dont il s’agit. Quant aux éditeurs, ils ont l’intelligence de leur profession qui est de vendre des livres (non de la littérature) et d’en lire, beaucoup. Et qui sait? Parfois de découvrir un vrai talent, pas un talent en graine médiatique.

Tiphaine Samoyaul a le mérite – tout de même un – de passer outre sa honte et d’étaler ses atermoiements page après page. Une manne pour les lecteurs peu exigeants. Elle pose aussi une bonne question: “Pourquoi tout se faisait-il dans le ressassement des mêmes gestes plutôt que dans le dépassement de soi ou le renouvellement des vies?” Seule interrogation: pourquoi avoir utilisé le passé? N’est-ce pas l’état présent de notre société? N’est-ce pas aussi le reproche que l’on peut faire à Bête de cirque?

Tiphaine Samoyault, Bête de cirque, Seuil, 2013, 154 pages, 16 €

Exotisme disjoncté

Jamila Aït-Abbaspar Murielle Lucie Clément

 Certains livres vous marquent à jamais ; d’autres changent votre existence ou du moins, votre manière de voir votre vie présente, passée et future. Les situations, les faits subsisteront inchangés, seul votre regard diffère. Il y a aussi les véritables révélations. Ceux qui dévoilent un monde inconnu jusqu’alors ; ceux qui soulèvent un coin du voile du mystère ; ceux qui vous obscurcissent la vue de pleurs ; ceux qui vous dilatent la rate et bien d’autres encore. Puis, il y a ceux qui donnent l’impression de comprendre, ceux qui ouvrent les yeux. Ce peut être tendrement, en caresses douces et légères ou en vous ébahissant, vous laissant la mâchoire pendante après un coup de poing en pleine hure. Bref, ils vous mettent K.O.

Salammbô de Flaubert fait partie de ces livres-là. Un livre qui marque, qui laisse des traces. Dès les premières pages, un vent profond fouette le visage, renverse l’âme et, sans faillir le génie d’un grand homme assaille ; un véritable écrivain vous propulse dans la tourmente des méandres de ses circonvolutions imprévisibles. Une force douce et puissante vous oblige à la suivre, rivé aux lignes et, fermement vous presse de continuer la lecture.

Époustouflé par le souffle créateur, tantôt tornade dévastatrice, tantôt zéphyr aérien, vous suivez le train d’enfer des chevauchées, des cavalcades ; vous glissez à la table des banquets, vous priez dans les temples, vous embrassez les serpents siffleurs et vous estourbissez vos ennemis.

Lorsque tout étourdi, vous refermez le livre, les yeux encore tournés vers ce monde irréel dans une réalité développée au fil des pages, vous apercevez, en comparaison, et bien qu’étant un chef d’œuvre incommensurable, Madame Bovary comme un roman de gare, une pulpe paralittéraire, propulsée au zénith de la littérature par un accident de parcours procédural.

Salammbô, l’enchanteresse a réveillé votre sens du décorum, votre soif de lointain, vous a quitté, mais vous tient compagnie pour la vie. Vous pouvez toujours assouvir votre désir d’exotisme, faute de mieux, en brûlant un bâtonnet d’encens ou en dépoussiérant votre brûle-parfum abandonné sur une étagère.

Dans Salammbô, où le sang gicle à tombeau ouvert, la barbarie est monnaie courante ainsi que les trahisons ; les affres des combattants sont romantisés à l’extrême. Salammbô, CNN avant la lettre, transforme la guerre en divertissement. Une fresque scripturale qui a tout de la télé-réalité. Salammbô, un monde antique rétrospectivement créé par Flaubert où un père offre sa fille en mariage à un allié zélé.

Dans La Fatiha, de Jamila Aït-Abbas, nous ne sommes plus à Carthage mais au XXIe siècle ; un père ne fait pas don de sa fille, mais une mère. Il ne s’agit pas de récompense mais, pour sauver l’honneur de la parole donnée, de mariage forcé dont la victime en ignore tout jusqu’au jour fatidique de la consommation. Autre grande différence : c’est une autobiographie contemporaine. Jamila, élevée en France, part en vacances en Algérie avec sa famille. Encore adolescente, sans son consentement, elle est mariée à un homme qu’elle déteste. Elle est amoureuse d’un autre. Sa mère a tout arrangé derrière son dos et l’abandonne à sa belle-famille. Le soir des noces, elle est bâillonnée, ligotée, écartelée au lit nuptial dans le noir. Les femmes, par précaution, ont dévissé l’ampoule du plafonnier. Son oncle a signé le contrat de mariage à sa place contre une poignée, une grosse poignée de dinars offerts au fonctionnaire de la mairie.

Dans une famille algérienne vivant en France se déroule ce drame. Aucun détail, aucune description ne nous sont épargnés. Là, le génie de l’auteur réside dans son intégrité et nous entraîne par la véracité de son histoire qui tout autant que celle de Flaubert fait partie de l’histoire sociétale et au même titre, à classer dans le patrimoine exotique. Cette fois, l’exotisme disjoncté des banlieues de Paris.

Gustave Flaubert, Salammbô, Folio Classique, 544 pages, 5,95 €

Jamila Aït-Abbas, La Fatiha, Née en France, mariée de force en Algérie Editions Michel Lafon, Paris, 2003, 19 euros

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